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où il a reconnu les droits de la Hongrie et où il s’est soumis à toutes les conditions du régime constitutionnel dans le reste de l’empire ? Prétendre qu’on est un principe, qu’on reste dans sa sphère immuable et inflexible, qu’on ne peut pactiser avec ce qu’on regarde comme « la cause du désarroi de la France, » c’est-à-dire avec tout ce qui vit depuis quatre-vingts ans, ce serait une sorte d’abdication. Nous nous souvenons involontairement de ce mot qui est de Schiller, si nous ne nous trompons, sur celui qui avait placé sa barque si haut, au sommet d’un promontoire, que la mer montante ne vint jamais la reprendre. C’est une situation commode pour l’observation ; c’est peut-être aussi la politique d’un navigateur peu pressé de tenter la mer.

Il faut renoncer à toute action sérieuse sur son pays ou être de son temps. Croit-on travailler d’une manière bien efficace au rétablissement de la monarchie en la représentant comme un pouvoir de délégation divine destiné à venir sur la terre de France, le drapeau blanc d’une main, la bannière du sacré-cœur de l’autre main, pour effacer toutes les iniquités, pour remettre partout l’ordre troublé par la révolution ? Il y a un monde en vérité où l’on se fait une étrange idée de cette monarchie redevenue possible. Ce n’est plus même la vieille royauté avec son esprit français assez libre et son indépendance vis-à-vis de l’église ; c’est une royauté d’une nouvelle espèce, abstraite et mystique. On fait de la politique avec des visions et des miracles. M. de Charette l’a dit l’autre jour dans une réunion bretonne ; il a eu la certitude de la régénération de la France au mois de juin à Paray-le-Monial ! La dernière entrevue de Frohsdorf est le fruit de l’intercession de saint Louis auprès de Dieu. « Il faudrait être aveugle, assure-t-il, pour ne pas constater un rapport intime entre les événemens qui se déroulent et les prières publiques, qu’elles se traduisent par un vote de l’assemblée ou par ces innombrables pèlerinages qui sont l’écho des inspirations catholiques de la France, » Et tout cela finit par un toast au pontife-roi, au « prisonnier du Vatican, » à celui qui représente par excellence le principe de la légitimité, « nos idées religieuses et leurs conséquences politiques. » Ce qu’il y a dans tout cela, c’est une royauté fondée sur une réaction à outrance contre l’esprit moderne et commençant par une croisade pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape ; mais ne voit-on pas que ce serait tout simplement tenter une œuvre de géant, qu’on ne tendrait à rien moins qu’à un déplacement violent de toute l’assiette morale et sociale de la France ? On y succomberait avant d’avoir commencé sérieusement, au premier pas. Sûrement, rien qu’à parler ainsi, on ne fait pas les affaires de la monarchie, car ce que la France redoute le plus, c’est une révolution nouvelle, et ce qu’on lui propose, c’est une révolution, la plus redoutable, la plus impossible de toutes les révolutions. Si c’est là ce qu’on veut, ce qu’on rêve, il faut le dire, et pour l’honneur comme pour le bien de