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donations à côté des actes d’achat, de vente ou de bail. Ces actes de naissances, de mariages ou de morts, ou bien ces divers contrats, épisodes si intéressans pour l’histoire et la constitution de la famille, comment les enregistrer sans y joindre quelques graves réflexions, témoignages de joie ou d’espérance, ou bien de regret et de deuil? Le père écrivait donc au livre de raison, outre les chiffres constatant ses profits et pertes, outre les souvenirs bénis ou funestes des événemens intérieurs, les pensées que ces événemens lui inspiraient, ses conseils à ses enfans, ses éloges ou ses reproches, non-seulement ses dernières volontés, mais encore ses exhortations et ses vœux suprêmes. Comment en outre n’aurait-il pas, chemin faisant, inséré certaines mentions des affaires publiques, au moins dans le petit cercle où lui-même pouvait avoir joué un rôle? Les livres de raison devenaient ainsi de curieux registres de comptes, des annales généalogiques, d’intéressantes autobiographies, et en même temps des journaux et des mémoires historiques. Ils restaient avant tout (c’est là leur principal caractère) des livres de famille, avec un accent religieux et moral, fidèle écho des vertus publiques ou privées. Ces dernières surtout, que l’histoire générale passe d’ordinaire sous silence, ont trouvé dans ces pages une sérieuse expression et comme un refuge respecté; il y a pour nous quelque chose de touchant aujourd’hui à écarter, en ouvrant les plus estimables de ces annales domestiques, le voile qui, pendant des siècles, a recouvert et caché aux yeux de tous des merveilles de dignité, de tendresse et de dévoûment. A ne considérer ces monumens qu’au point de vue de l’histoire sociale, tel père, telle mère de famille dont la voix se fait ici entendre, dont l’influence est ici visible à chaque feuillet, mais dont le nom nous est du reste tout à fait inconnu, a travaillé pour sa virile part à l’édification de toute une nombreuse famille, à la durée d’une tradition séculaire, et contribué de la sorte aux destinées de cette société française qui a brillé d’un vif et solide éclat. Montaigne a loué dignement son père d’avoir tenu le livre de raison de leur famille avec une assiduité qu’il ne sut pas imiter. « En la police économique, dit-il, mon père avoit cet ordre, que je sçais louer, mais nullement ensuyvre : c’est qu’outre le registre des négoces du mesnage où se logent les menus comptes, payemens, marchez, il ordonnoit un papier-journal à insérer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les mémoires de l’histoire de sa maison, histoire très plaisante à veoir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et trez à propos pour nous oster souvent de peine : quand feut entamée telle besogne, quand achevée, quels trains y ont passé, combien arrestés; nos voyages, nos absences, mariages, morts, la réception des heureuses ou malencontreuses nouvelles, changement des ser-