Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/202

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


parties grandioses, elles coudoient des œuvres pour ainsi dire intimes, on sent que le Véronèse a eu toute liberté. Les Barbaro lui ont laissé, comme on dit, « la bride sur le cou. » Il est venu s’installer là l’année 1575, il avait alors quarante-cinq ans, et le Barbaro résidait à Padoue comme réformateur de l’université. Nul doute que le maître vînt souvent à Masère pendant que le Véronèse y peignait ses fresques. L’architecte, le décorateur et le peintre, le Palladio, Alessandro Vittoria et le Véronèse, ont vécu, à n’en pas douter, dans une intimité charmante qui résultait de la conformité de leurs goûts avec ceux des patriciens qui les avaient appelés. Marc-Antoine Barbaro, quoique préoccupé des grands intérêts de l’état, était un véritable artiste; il était sculpteur, et, pendant que le peintre sur son échafaudage exécutait les fresques, l’ambassadeur, pour se délasser, modelait en terre les figures décoratives qui allaient former la belle grotte du jardin, exécutée dans le goût des stucs de Fontainebleau, de Nicolo del Abbate. Il est facile d’imaginer l’existence que ces artistes ont pu mener à Masère, ils étaient les hôtes d’une des plus riches familles de Venise et en même temps de deux patriciens qui étaient à la fois des artistes, des hommes d’état et des orateurs, et possédaient cette universalité de connaissance qui est l’apanage des hommes de cette époque, qui ont cumulé les génies les plus divers.

Des mains de la famille Barbaro, la villa passa dans celles de Lodovico Manin, le dernier doge de Venise ; après sa mort, elle échut à des possesseurs peu soucieux] du respect qu’on doit à l’œuvre des grands artistes. La guerre d’ailleurs, puis l’invasion et la conquête allaient livrer la demeure des patriciens à l’abandon; peu à peu le palais devint une ruine, les peintures disparurent sous une couche de poussière, et les eaux qui descendent des sources de la montagne attaquèrent jusqu’aux mosaïques du rez-de-chaussée et s’infiltrèrent dans le sol. Pendant de longues années, la villa resta solitaire, et le temps fit son œuvre; elle fut enfin acquise par M. Santé Giacomelli, qui résolut de la restaurer, et apporta à ce travail un soin scrupuleux et une intelligence parfaite des conditions d’une telle entreprise. Son neveu, M. Angelo Giacomelli, aujourd’hui propriétaire, qui avait alors la haute main sur les travaux, constata que l’œuvre du Véronèse, grâce à l’excellente construction de la toiture, n’avait reçu aucun dommage, et sous l’éponge des restaurateurs reparaissait fraîche et brillante comme au temps de la renaissance. Elle avait même gagné cette enveloppe précieuse et impalpable que le temps jette sur les œuvres de la peinture et que les artistes appellent la patine.

On peut donc juger l’ensemble, dont les dispositions ont été scrupuleusement respectées; ni l’architecte, ni le sculpteur, ni le