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épaisse que projette le fronton frappé par un soleil ardent. C’est la chapelle de la villa.

Quelque cent mètres avant d’arriver à ce petit temple, sur notre droite, bordant la route, s’élève une fontaine monumentale dans le goût de celles de Jean de Bologne, avec une large vasque où les bergers arrêtent leurs troupeaux et où les femmes du pays viennent puiser; c’est un axe décoratif qui annonce une avenue nouvelle coupant à angle droit celle que nous parcourons et qui s’ouvre à notre gauche. Elle est bordée de cippes, de pots à feu, de statues, rompue de distance en distance par de petites fontaines, des exèdres, des bosquets, des corbeilles de fleurs en marbre; la sculpture, dans sa forme, lutte contre la végétation elle-même. Nous nous engageons dans l’allée nouvelle, et nous avons enfin en face de nous la villa des Barbaro, assise au pied des collines et profilant sa silhouette monumentale sur les horizons des Alpes.

Masère n’a pas les proportions d’un palais, c’est la villa classique, qu’on peut comparer, pour l’Italie, aux spécimens du genre dont la vigne du pape Jules II est le type, et en Espagne au capricho de l’Alaméda des ducs d’Ossuna, à quelques lieues de Madrid. Si on pouvait douter que le Palladio, grand artiste lorsqu’il s’agit de produke une impression par des combinaisons de lignes et le parti-pris architectural, ait été encore un homme très pratique, habile à profiter des conditions naturelles du terrain, la première disposition qu’il a prise à Masère ne laisserait aucune incertitude à cet égard.

L’endroit choisi par le Barbaro pour asseoir sa villa est un des premiers étriers de la montagne; il veut l’adosser à un fond de collines boisées, à courbes irrégulières, et regarder cet immense horizon qui, si les yeux pouvaient percer l’espace, ne s’arrêterait qu’à l’Adriatique. La silhouette générale de la construction devra donc se combiner avec les lignes mêmes du paysage qui lui sert de fond. Le grand architecte fait tout d’abord tailler la colline jusqu’à la hauteur à laquelle arrivera son étage noble, et il y appuie immédiatement sa fabrique, de sorte que ses deux planchers, celui du rez-de-chaussée et celui du premier étage, sont de plain-pied, l’un avec l’avenue d’arrivée, l’autre avec le sol de la colline transformée en jardin. Quand le soleil, au midi, frappe la façade de ses rayons, la lumière entre avec abondance, et la chaleur se concentre comme dans une serre chaude, tandis qu’au nord l’ombre de la villa se projette sur la colline et la protège contre les ardeurs du jour. Il y a donc deux parties bien accusées qui serviront, l’une à l’habitation pendant la saison froide, l’autre pendant les journées de l’été, La nature de l’exposition, même par un temps sans soleil, se dénonce au visiteur par la végétation qui se développe sur cha-