Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/184

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les caractères divers. Si elle entreprenait, je ne dis pas d’apprécier ces lithographies une à une, mais seulement d’en dresser l’inventaire, elle n’aurait pas assez d’un volume; elle ne ferait d’ailleurs que recommencer sans profit pour personne le travail si complet récemment achevé par les auteurs du Catalogue des œuvres de Gavarni. L’unique tâche qui lui revienne est de relever les progrès d’ensemble, les modifications qui ont pu se produire à un moment donné dans le talent ou dans le goût du dessinateur. A ce titre, ces Invalides du sentiment, dont nous rappelions tout à l’heure la connexité morale avec les Lorettes vieillies, méritent d’être invoqués en témoignage de la manière finale et des désenchantemens suprêmes de Gavarni.

Sans doute le tableau des maux ou. des remords auxquels se sont condamnés les hommes qui ont abusé de la vie n’est pas aussi lugubre, aussi tragique que la peinture des dégradations féminines dans la suite qui sert de pendant aux Invalides du sentiment. Une pointe de comique même perce çà et là sous les images, si peu attrayantes qu’elles soient, de ces débauchés impotens, et le Joconde caduc avec son poing sur la hanche, sa calotte posée sur l’oreille, comme pour se donner encore des airs vainqueurs, — l’ancien « jeune premier » essayant, malgré son échine voûtée et ses membres tremblans, de simuler une, attitude délibérée, — ne laissent pas de rappeler quelque chose des tours ironiques, des malices de crayon qui suffisaient autrefois à Gavarni. Toujours est-il que le tout procède d’une imagination profondément mélancolique, et que ces portraits, même les plus plaisamment vrais, même les plus spirituellement tracés, ont bien moins pour objet l’amusement de l’intelligence qu’une amère émotion du cœur. C’est ce que M. Sainte-Beuve a paru un peu oublier lorsqu’il s’est étonné que Gavarni eût omis de nous montrer « dans ses Invalides du sentiment l’invalide content, celui qui ne regrette rien, qui trotte toujours, qui n’a perdu que sa jeunesse et ses écus, et qui serait prêt, si on le lui offrait, à recommencer à l’instant sa ruine. » Qu’un pareil homme ait pu ou puisse encore se rencontrer, je le veux bien; mais à coup sûr son portrait serait ici hors de place. Ce type de la débauche béate, ce libertin émérite, sans regret comme sans châtiment, démentirait la leçon que contiennent les autres exemples mis sous nos yeux, ou son opiniâtre sérénité dans l’impénitence ne formerait qu’un contraste inutile avec les humiliations voisines, les infirmités, les peines de tout genre qu’il aurait, lui aussi, bien méritées, et dont néanmoins II est exempt.

L’instinct au surplus qui portait Gavarni dans sa vieillesse à voir le monde vieux et désenchanté comme lui, cette prédilection pour tout ce qui exprime la vanité des ambitions, des fantaisies ou des