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Errant pendant deux années d’asile en asile, poursuivi avec un redoublement de rigueur par ses créanciers que sa récente expropriation, si peu fructueuse qu’elle fût en réalité, avait remis, sur la foi des apparences, en campagne, de plus en plus infirme, de plus en plus las de la vie et de lui-même, Gavarni ne se reprenait par momens à s’occuper du lendemain que pour rêver je ne sais quelles acquisitions de maisons ou de terrains, je ne sais quelles vastes spéculations qui devaient rétablir tout d’un coup ses affaires et le débarrasser pour jamais du fardeau de ses dettes; mais bientôt l’indifférence lui revenait, une indifférence invincible, cataleptique en quelque sorte, comme celle d’un malade qui a perdu le souvenir des hommes et des choses et qui se sent lui-même oublié. — Hélas! il l’était si bien déjà, il avait, volontairement, il est vrai, si complètement disparu de la scène du monde que, lorsque la mort l’eût atteint le 24 novembre 1866 dans une maisonnette d’Auteuil, où il venait de se réfugier en attendant mieux, à peine quelques personnes se rencontrèrent-elles pour accompagner ses restes et pour rendre un dernier hommage à celui qui avait porté un des noms les plus populaires de notre temps.

Telle fut la fin, la triste fin d’un homme qui, après avoir voulu faire de sa vie une fête, de sa liberté un simple moyen d’échapper à la gêne du devoir, se trouva désarmé quand vint l’heure des luttes inévitables et ne sut opposer qu’une mélancolie misanthropique aux épreuves que Dieu lui envoyait. Serait-il vrai d’ailleurs qu’en refusant de reconnaître la main divine dans ces coups dont il était frappé il ait poussé en général l’erreur jusqu’à l’impiété absolue, jusqu’au mépris de toute doctrine spiritualiste ? Quelques détails rapportés par ses biographes le donneraient à penser : pour notre part, nous répugnons profondément à l’admettre. Que dans un dîner où l’on discutait sur les prodiges des apparitions posthumes et des tables tournantes Gavarni, impatienté sans doute par l’excessive crédulité de ses interlocuteurs, ait déclaré que, quant à lui, « il ne croyait pas à l’âme pour deux sous, » qu’une autre fois il ait, par jactance de savant peut-être, appelé tout uniment la mort « la fin de l’effet chimique, » soit; mais est-on bien autorisé à tirer une conclusion rigoureuse de ces propos en l’air ? Ne semble-t-il pas impossible qu’un observateur aussi pénétrant des plus mystérieux phénomènes de l’esprit et du cœur ait consenti à n’en pas rechercher les raisons au-delà du fait et de la matière, à ne voir dans tout cela que la fonction mécanique de forces et d’élémens irrémissiblement périssables? En cas de tentation de ce côté, le haut sens de l’artiste l’aurait empêché d’y succomber et de renier systématiquement l’idéal dont ses œuvres tendaient à défendre ou à venger les droits, Il serait donc superflu d’insister. Aussi bien