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l’artiste se dégage, la pratique devient à la fois plus exacte et plus libre, le crayon, manié d’abord avec une sorte de timidité recherchée, arrive à concilier la finesse avec la franchise, et les nombreuses lithographies isolées ou réunies en suites que Gavarni publie à partir de 1832 attestent aussi bien chez lui les perfectionnemens de la manière que les progrès du goût et la force croissante de l’imagination.

Tandis que cette heureuse transformation s’opérait dans le talent du dessinateur, qu’advenait-il de l’homme lui-même et de ce qu’il appelait sa « philosophie » en face des difficultés ou des séductions de chaque jour? Rien de plus contraire aux illusions accoutumées de la jeunesse que les doctrines en vertu desquelles il avait entendu de bonne heure se conduire ou plutôt se laisser vivre. Même avant son retour à Paris, même à l’âge où il sortait à peine de l’adolescence, Gavarni affectait d’être désenchanté de tout, de ne croire ni à la vertu, ni à la passion sincère, ni au reste, et de ne juger la considération désirable que « parce qu’elle apporte de l’or. » Les fragmens de sa correspondance et ses notes à l’époque où il habitait Tarbes contiennent à cet égard de fâcheuses révélations. A-t-il à se consoler de son insuccès dans une entreprise galante pour laquelle il avait rêvé un dénoûment tout différent, il s’en tient à cette simple réflexion : « Je n’aurais pas plus aimé cette femme que je n’ai aimé les autres... J’aurais inscrit en bâillant son nom sur mon journal à la suite de bien d’autres noms, et je l’aurais quittée pour préparer une nouvelle intrigue. » S’agit-il de conseiller un ami au début de sa carrière, « il faut, écrit-il, — et il a vingt ans! — il faut apprendre à manier un jour ceux qui sont restés dans le limon de la société... Je vous dis d’avoir de l’hypocrisie, c’est indispensable... Cette contrainte d’ailleurs ne doit rien coûter à un philosophe, il doit prêter complaisamment l’oreille aux caquets des hommes,... et, comme son intérêt n’est pas de les faire se fâcher, puisqu’il a besoin d’eux, il doit flatter leurs erreurs, et avoir pour leurs hochets cette comique vénération qu’on a pour ceux d’un enfant. »

En transcrivant ces paroles et bien d’autres qu’on dirait empruntées aux Liaisons dangereuses ou aux pires écrits du même temps, MM. de Goncourt cherchent à en excuser, à en expliquer tout au moins l’amertume par le tourment qu’éprouvent les talens supérieurs à l’époque où ils sont encore méconnus. Il est vrai, pour se venger du monde qui les ignore, des esprits de haute race peuvent quelquefois commencer par s’insurger contre lui, et tâcher en attendant mieux de lui faire payer les déceptions prématurées, les irritations présentes de leur orgueil. C’est ainsi qu’avec l’emportement de ses dix-huit ans et dans un accès de révolte naïve contre l’indifférence de la société à son égard, Schiller écrira le drame des