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mirer le moraliste, mais le législateur nous paraît s’égarer. Nous éprouvons la même impression devant plusieurs articles des coutumes kabyles. Si un Kabyle abandonne sans secours un voyageur, même d’une autre tribu, le village de ce dernier ou quelquefois la tribu entière porte plainte à la djémâa du coupable, qui est souvent puni et toujours fortement réprimandé. Des muletiers qui rencontrent sur la route un homme dont le mulet s’est abattu ou ne peut plus marcher doivent se partager la charge et remettre le fardeau en lieu sûr. Que la religion et la morale fassent de telles recommandations, rien de mieux; mais nous sommes choqués de les voir figurer dans un code : la pénalité nous paraît enlever tout mérite à la bonne action. J’en dirai autant des mesures sévères prises pour assurer la règle des mœurs. Les plus graves abus ont moins d’inconvéniens qu’un système d’inquisition qui abaisse les caractères. L’homme de cœur veut à tout prix croire sa vertu désintéressée.

Là est le malentendu des théoriciens politiques qui se représentent comme libéral ce qui est le contraire d’un grand état organisé. Les petites sociétés républicaines, fondées sur les mœurs, presque sans gouvernement, sans noblesse provenant d’une conquête, sont les plus tyranniques de toutes, celles où l’individu est le plus impérieusement pris, formé, élevé, surveillé par l’état. C’est dans de telles sociétés que fleurissent ces législations à la fois morales, religieuses, civiles, pénales, politiques, se donnant le droit de censurer l’individu, qui rappellent les règles d’un chapitre de religieux, et qui sont la plus complète négation de la liberté. Le grand service que Rome rendit au monde fut de faire disparaître ces vieilles coutumes locales, et de créer la notion du droit libéral, fixant des pénalités pour les délits que la société ne peut supporter sans se détruire, protégeant chacun dans sa personne et dans ses biens, et abandonnant le reste à la morale individuelle. L’église chrétienne, devenue officielle à partir du Ve siècle, fit revivre le droit de la communauté sur les mœurs de l’individu; l’œuvre principale de la civilisation moderne a été de supprimer une telle ingérence. L’acte le plus coupable moralement ne relève que du mépris public, s’il n’implique un délit formel prévu par la loi. Cette différence entre les sociétés anciennes et les sociétés modernes vient d’une cause toute simple. Nos puissans états modernes protègent assez l’individu pour que la coutume devienne une garantie superflue. Dans une société comme celle des Kabyles, où il n’y a pas de force publique, il est de la plus haute importance qu’un Kabyle garde son anaïa, et il est juste que celui qui y manque soit puni par l’amende, car cette anaïa est la condition qui permet à la société d’exister sans