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laquelle il n’y avait plus désormais qu’une issue, qu’on entrevoyait et dont on voulait détourner les regards. Le général Trochu, à ce qu’on assure, ressentait une sorte de soulagement lorsqu’il se voyait exonéré du commandement; il se croyait ainsi dégagé du dernier devoir de livrer la place qu’il avait défendue et qu’il avait promis de ne pas rendre. C’était de sa part une subtilité ou une faiblesse de croire qu’après avoir tout dirigé, tout conduit pendant trois mois, il lui suffisait de s’effacer au dernier moment, et qu’il restait étranger à une capitulation inévitable, parce qu’il ne la signerait pas comme gouverneur de Paris. C’était aussi de la part du gouvernement une singulière illusion de se figurer qu’il suffisait d’éloigner le général Trochu. La situation ne restait pas moins la même; on le voyait bien par cette réunion militaire tenue au ministère de l’instruction publique. Colonels, chefs de bataillon ou simples capitaines, officiers de la garde nationale ou de l’armée, tous répétaient ce que les généraux eux-mêmes avaient dit : il n’y avait plus rien à faire. De la part du général Vinoy, de la part de lui seul, c’était un acte de dévoûment d’accepter le périlleux et cruel devoir qu’on lui offrait à cette extrémité. Ceux qui peu auparavant faisaient des façons pour remettre la défense de la république à « l’ex-sénateur Vinoy » étaient trop heureux de le trouver le matin du 22 janvier. Par une coïncidence étrange et dramatique, trois faits significatifs marquaient simultanément cette journée : au même instant, entre midi et trois heures, les officiers réunis au ministère de l’instruction publique déclaraient que la défense militaire était à bout, l’émeute attaquant l’Hôtel de Ville se dispersait devant une décharge de la garde mobile, et le gouvernement rassemblé à l’Elysée recevait d’un des chefs du service de l’alimentation publique cette sinistre nouvelle, que sous deux jours on n’aurait plus de farine, qu’en usant de toutes les ressources on pouvait tout au plus aller huit jours, et que le ravitaillement exigerait plus que ces huit jours dont on pouvait disposer.

Tout concourait ainsi à précipiter le dénoûment. La bataille de Buzenval avait donné le signal de la fin de la défense militaire; l’échec de l’émeute du 22, en laissant un peu plus de liberté au gouvernement, rendait une négociation possible, l’épuisement complet des vivres la rendait nécessaire. Il ne restait plus qu’à s’armer de tout son courage pour aller chercher à Versailles le dernier mot de cette longue, douloureuse et sanglante épreuve que Paris supportait vaillamment depuis cent vingt-cinq jours bien comptés.


Charles de Mazade.