Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/139

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


craindre la nuit, on n’avait nulle confiance dans l’issue définitive de la lutte, et c’est au spectacle de tout ce qu’il voyait, de ce champ de bataille sanglant, difficile à garder, que le général Trochu, inquiet lui-même de ce qui pouvait arriver, se décidait à donner l’ordre de la retraite.

Chose à remarquer, les impressions sur cette journée du 19 étaient assez différentes dans les deux camps. Les Prussiens, sans être précisément alarmés, ne laissaient pas d’être préoccupés; ils se sentaient si peu victorieux qu’ils ne songeaient qu’à réparer leurs échecs, et ils restaient avec cette pensée, que rien n’était fini, que les Français reprendraient l’action le lendemain, que tout au moins il y aurait un effort des plus sérieux à renouveler pour nous reprendre nos positions. Ils s’y attendaient et ils s’y préparaient; dès le soir et pendant la nuit, ils appelaient à Versailles, pour secourir le Ve corps, une brigade du IIe corps bavarois, une brigade de la landwehr de la garde. — Au camp français, on n’avait même pas foi aux avantages qu’on avait obtenus, on ne croyait pas au succès dont on tenait un premier gage; bien loin de songer à recommencer la bataille le lendemain, on avait hâte au contraire de quitter ce terrain qu’on avait réussi à ne pas se laisser enlever de vive force par l’ennemi, et, comme il arrive toujours dans de pareils momens, le mot de retraite une fois prononcé vers sept heures du soir, c’était une sorte de débâcle. L’artillerie de la gauche et du centre, affluant sur une même route au-dessus de Suresnes, se rencontrait avec toutes les voitures d’ambulance, avec les fourgons d’approvisionnemens, et il en résultait une confusion indescriptible pendant une partie de la nuit. Les bataillons de garde nationale se sauvaient de toutes parts dans l’obscurité. Les soldats perdus sur les chemins cherchaient leurs compagnies, que les officiers avaient la plus grande peine à rallier et à maintenir. Au milieu de cette effroyable bagarre, on finit même par oublier à la tête de Saint-Cloud, à la maison Zimmerman, M. de Lareinty et ses mobiles de la Loire-Inférieure, qui ne reçurent pas l’ordre de se replier, et qui étaient faits prisonniers le lendemain après avoir épuisé leurs munitions et leurs vivres. Lorsqu’on se souvint de ces mobiles et qu’on voulut essayer de les dégager, il n’était plus temps. Ce n’est qu’assez avant dans la nuit que le général Vinoy, établi à Suresnes, et le général de Beaufort, qui était à la Briqueterie, parvenaient à mettre un peu d’ordre dans cette mêlée confuse d’artillerie, d’hommes, de chevaux. Pendant ce temps, les corps de Bellemare et de Ducrot se retiraient plus régulièrement. Ces troupes ne quittaient le parc de Buzenval qu’après une heure du matin, et même la brigade Hanrion de la réserve générale de l’armée occupait le château jusqu’au jour.