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Les compagnies d’attaque dirigées de la Porte Jaune sur Saint-Cloud « tombaient, au dire d’un des officiers de l’état-major du Ve corps allemand, sur des forces supérieures qui s’étaient tenues cachées derrière la ligne de hauteurs, » et « dans cet assaut les compagnies eurent à subir des pertes énormes. » Les Prussiens s’irritaient de cette résistance, qui commençait à les étonner, dont ils sentaient le danger, si bien qu’après leur échec sur Montretout le général de Kirchbach envoyait au commandant de la 9e division, au général de Sandrart, l’ordre « d’enlever la redoute à tout prix le soir même ou le lendemain à l’aube. » On en était là encore à la chute du jour, Français et Prussiens restant en présence dans leurs lignes respectives singulièrement rapprochées, si rapprochées qu’un officier du 124e de ligne pouvait être enlevé à quelques pas de son bataillon.

Que se passait-il alors? C’est là peut-être un des phénomènes les plus saisissans et les plus douloureux assurément. Ces soldats qui se battaient depuis le matin avaient déployé autant de courage que de dévoûment, ils avaient prodigué leur bonne volonté à Montretout, à Buzenval comme à Longboyau. Dans cette garde nationale elle-même, dans cette masse un peu incohérente qui avait été mêlée au combat, qui avait montré de l’inexpérience, qui avait brûlé quelquefois sa poudre inutilement contre des murs, il y avait eu des exemples d’intrépidité ou d’abnégation. On avait vu tomber des hommes comme ce vieux marquis de Coriolis, qui avec ses soixante ans passés avait pris le sac et le fusil du volontaire, ou comme le jeune peintre Henri Regnault, à qui était promis l’avenir et qui, sur la fin de cette journée, allait au-devant de la mort avec l’héroïsme d’un patriotique désespoir. De plus, s’il y avait eu bien du sang versé, si on avait eu près de 3,000 morts ou blessés, on n’avait pas perdu en fin de compte le terrain qu’on avait conquis. A mesure qu’on approchait du soir cependant, le sentiment de l’inutilité de ces sanglans efforts semblait renaître. La fatigue et l’épuisement devenaient visibles. Les défaillances commençaient à se montrer. La confusion et l’indiscipline gagnaient certains bataillons de garde nationale qu’on avait de la peine à retenir au feu. Les troupes elles-mêmes ressentaient un vague ébranlement sur ces positions qu’elles défendaient encore, d’où l’ennemi n’avait pu les déloger. Lorsque le général Trochu se rendait sur le champ de bataille vers le soir, au moment où la lutte était dans toute sa vivacité, il distinguait tous ces dangereux symptômes. Il voyait des gardes nationaux, même des officiers se retirer du combat sous prétexte de blessures imaginaires. Les chefs de corps qu’il consultait ne lui cachaient pas que leurs soldats auraient de la peine à se maintenir longtemps en face des entreprises toujours menaçantes de l’ennemi. On semblait