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pour avoir une maigre ration de cheval, ou, à défaut de cheval, une ration plus maigre encore de salaison, de morue ou de hareng. Pourtant on ne se plaignait pas, ou du moins la plainte n’était pas de la défaillance. On faisait quelque plaisanterie sur Trochu; on souffrait tout vaillamment, presque gaîment, parce qu’on espérait encore, parce qu’on était résolu de mettre au service de la défense tout ce qu’on avait de bonne volonté, de résignation et de courage. Le moral, trempé dans une lutte de trois mois, se soutenait par le double et tout-puissant ressort du patriotisme et de l’orgueil parisien. On était prêt à tout subir pourvu que Paris fût sauvé.

L’épreuve néanmoins commençait à être dure, d’autant plus redoutable que désormais chaque heure amenait, avec une aggravation de ces souffrances intérieures, avec une diminution des forces et des ressources de la ville investie, le danger d’une attaque de cet ennemi extérieur contre lequel on se brisait depuis trois mois, qui avait passé ce temps à se rendre inexpugnable, attendant le moment de frapper d’un dernier coup sa grande proie. Jusque-là on avait entendu le canon autour de Paris, on avait eu les émotions ardentes de ces sorties toujours infructueuses, on avait connu les rigueurs du blocus sans avoir eu à essuyer réellement une attaque de vive force, sans avoir vu le feu de l’ennemi arriver dans les rues; maintenant on touchait au bombardement, cette dernière ressource sur laquelle les Prussiens comptaient pour en finir.

Le bombardement commençait en effet le 27 décembre, après cent jours de siège. Depuis leur arrivée sous Paris, les Prussiens s’étaient bornés à une immense opération de blocus, à l’organisation de leurs puissantes et inexpugnables lignes d’investissement. Ils étaient maîtres de toutes les positions, ils avaient multiplié, ils multipliaient de jour en jour les travaux préliminaires pour une attaque de vive force, si elle devenait nécessaire, ils n’avaient pas entrepris un véritable siège. Encore au commencement de décembre, ils n’avaient pas fait venir d’Allemagne leur parc d’artillerie, leurs grosses pièces, parce qu’ils en étaient restés à cette première pensée que Paris bloqué, même avec ses approvisionnemens considérables, ne pouvait tenir au-delà de huit ou dix semaines, puis parce que le transport d’une immense artillerie de siège offrait des difficultés presque insurmontables tant qu’on ne disposait que d’une seule ligne de chemin de fer, qui suffisait à peine aux besoins multiples de l’armée d’invasion. Enfin les Allemands avaient à se débattre avec toutes les circonstances de guerre, d’abord jusqu’à la fin d’octobre avec le siège de Metz, qui occupait une partie de leurs forces, bientôt avec les armées de province, qui se levaient, qui tourbillonnaient de toutes parts, qui à un certain moment devenaient