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d’épaulement. C’était un moyen de faire prendre patience aux Parisiens en leur promettant avant peu « une affaire plus vigoureuse. »

Le général Trochu croyait-il ce qu’il disait? Il le croyait sans doute, il s’efforçait de surmonter ses propres découragemens et d’opposer à tous les contre-temps une sérieuse fermeté d’âme. On ne pouvait cependant prolonger cette illusion; on le pouvait d’autant moins que l’armée elle-même commençait à s’émouvoir; elle avait le sentiment vague d’une situation où elle ne pouvait plus rien, et par un surcroît de misère, dès le soir même du 21 le froid le plus violent s’était déclaré. Il y eut dans la nuit jusqu’à 14 degrés au-dessous de zéro. Les soldats, selon un témoin de ces scènes, appelaient ces bivouacs du nord de Paris « le camp du froid. » Pour faire leur soupe après un jour de bataille, ils avaient du riz, du biscuit, de l’eau qu’on allait puiser en perçant la glace du canal de l’Ourcq et qui gelait pendant le transport. Pour s’abriter, on n’avait rien, la terre durcissait rapidement au point qu’on ne pouvait plus enfoncer les piquets de tente. Une bise aiguë et des nuages de grésil fouettaient le visage des hommes groupés et grelottans autour de quelques mauvais feux de bois vert. M. Jules Favre lui-même a raconté ce qu’il avait éprouvé en allant avec M. Jules Simon au fort d’Aubervilliers pour voir le gouverneur; « voilà Moscou aux portes de Paris, me dit M. Simon d’un ton brisé ! » A partir du 21 décembre au soir, les souffrances étaient terribles. Le lendemain, il y avait dans les camps neuf cents cas de congélation, et chaque matin c’était de même. Le général Ducrot, qui, tout malade qu’il était, se rendait aux tranchées et se mêlait à ses soldats pour les soutenir de son courage, ne manquait pas de signaler cet état. Après quelques jours, on se décidait à rappeler dans ses cantonnemens la moitié de l’armée en laissant l’autre moitié au service des tranchées de concert avec la garde nationale. L’épreuve avait été dure et avait développé des symptômes inquiétans.

L’affaire du Bourget, sans être une grande bataille perdue, avait été peut-être sous ce rapport plus qu’une défaite. C’était la première manifestation caractérisée et saisissante de l’épuisement de la défense militaire. L’armée était la victime d’un phénomène dont on n’était pas frappé parce qu’il se réalisait par degrés, insensiblement, parce qu’on vivait soi-même dans ce milieu. Elle commençait à se ressentir cruellement de ces trois mois de siège qui venaient de passer. Elle était suffisamment nourrie sans doute, elle n’était pas soumise à de trop dures privations. Sait-on cependant ce que peuvent produire sur des masses d’hommes toujours sous les armes trois mois de cette vie de séquestration, de tension perpétuelle et de souffrances? Ils avaient produit parmi les troupes une sensible altération des forces physiques. En peu de temps, près de 20,000 hommes