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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/996

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nom danois, tot un mot de provenance scandinave qui veut dire maison, habitation; le prénom et la terminaison se rencontrent à chaque instant sur la carte de l’ancienne Normandie. « Étant d’origine scandinave, dit M. de Poli, le nom d’Yvetot ne peut guère remonter plus haut que les invasions des hordes du nord dans la Neustrie, c’est-à-dire au Xe siècle. Le fondateur d’Yvetot fut probablement un des guerriers conquérans auxquels Rollon en 911 distribua des terres sous condition d’hommage et de service militaire. » Dès 1024, Richard II, confirmant les donations faites à l’abbaye de Saint-Wandrille, parle de « cent acres de terre à Ivetot. » Vers le milieu du XIe siècle, une charte mentionne le chevalier Ansfred d’Yvetot, qui tient son fief à foi et hommage de Gautier Gyfard, comte de Longueville en Caux; ce dernier cède tous ses droits à Saint-Wandrille, mais avant la fin du siècle le seigneur d’Yvetot semble avoir racheté de l’abbaye les droits et redevances qui pesaient sur lui.

Au XIIe siècle, Yvetot est un franc fief; c’est à cette époque que paraît avoir vécu le Gautier de la légende, que des historiographes complaisans ont peut-être vieilli de six cents ans, afin de donner plus de lustre à la légende de la maison royale qui fleurit au XIVe siècle. Ce qui est certain, c’est que le franc fief d’Yvetot survit à la destruction de la grande féodalité, gardant ses privilèges, son autonomie, sa haute justice; les seigneurs qui portent ce nom battent monnaie, créent des nobles, ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux, ne relèvent que de Dieu : c’étaient vraiment des rois. En 1401, Martin, roi d’Yvetot, presque ruiné, vend son trône à Pierre de Villaines pour 1,400 écus d’or; le contrat de vente est passé à Paris, devant soixante et un notaires du Châtelet. Après Pierre Ier et Pierre II de Villaines, le petit royaume est successivement gouverné par Jean Holland, sous la domination anglaise, puis par les Chenu, qui l’avaient acquis des héritiers de Villaines, par Jean Baucher, gendre de Jacques Chenu, par les marquis du Bellay, les marquis d’Albon, descendans des anciens souverains du Dauphiné. Ce fief d’Yvetot, qui se composait de quatre-vingts feux en 1260 et de cinq cents en 1738, est aujourd’hui un chef-lieu d’arrondissement d’environ 9,000 habitans. Ce n’est point le seul exemple d’un royaume exigu. La petite île de Man, dans la mer d’Irlande, formait autrefois un royaume de dix-sept villages, dont les rois peu fortunés se contentaient d’un diadème en étain. L’ancien royaume d’Esterno et celui de Maude, près de Tournay, n’avaient que pour trois charrues de terres de labour. Majorque et Minorque furent également des royaumes, et en Allemagne on trouve encore de ces principautés que Henri Heine n’ose traverser par un temps de pluie et de boue, de peur d’en emporter la moitié après ses bottes.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.