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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/977

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sace, dans la partie de la Lorraine que nous avons perdue. La politique allemande n’a pas voulu que les Alsaciens et les Lorrains qui refuseraient de renoncer à leur vieille patrie, qui tiendraient à rester Français, pussent rester dans le pays. L’option pour la nationalité française emportait le changement de domicile réel, l’expatriation, l’abandon du foyer domestique, le sacrifice des habitudes les plus chères et des intérêts les plus sérieux.

On croyait peut-être avoir affaire à une fantaisie d’opposition momentanée, et décourager par les obstacles, par ces sacrifices qu’on imposait, l’attachement de ces malheureuses et fortes populations pour la France. On n’a réussi à rien, on n’est arrivé qu’à offrir au monde un des spectacles les plus émouvans, le spectacle de l’exode des Alsaciens et des Lorrains. Tout ce qui a pu partir est parti. Les exilés n’avaient pas attendu le 1er octobre ; pendant bien des jours, ils ont couvert toutes les routes, emportant avec eux tout ce qu’ils possédaient. Femmes, enfans, vieillards, malades, se mêlaient dans cette grande et douloureuse évasion du pays natal, de la maison de famille. Presque toute la jeunesse qui devait être prise pour la conscription six jours après a passé la frontière. L’émigration a été immense, elle atteint un chiffre de près de 200,000 personnes. La population de Metz est tombée à 20,000 habitans, sur lesquels on a trouvé 17 conscrits disposés à servir l’Allemagne. À Obernai, en Alsace, il est resté 3 conscrits ; à Bischwiller, une des villes les plus industrieuses et les plus prospères, huit grandes manufactures ont été vendues, patrons et ouvriers sont partis, 2,000 personnes ont quitté la ville. Sur 200 magistrats français qui étaient en Lorraine, il en est resté cinq ! Tous ces braves exilés ont voulu donner à la France cette marque de fidélité touchante, c’est à la France aujourd’hui de recevoir comme elle le doit ceux qui n’ont pas craint de tout sacrifier pour elle. Un fonctionnaire prussien parlait l’autre jour dans une cérémonie, à Strasbourg, du service que l’Allemagne avait rendu à l’Alsace en la « délivrant du joug des Welches ! » Le « joug des Welches, » à ce qu’il semble, n’était pas si dur pour ces pauvres Alsaciens qui, librement, volontairement, s’arrachent à la terre natale pour venir le retrouver, et ceux qui restent, ceux qu’on dit u délivrés, » ne se considèrent pas peut-être comme les plus heureux. Au fond, ils restent Français d’âme et de cœur aussi bien que ceux qui sont partis, ils ne laissent échapper aucune occasion de l’attester ; ils ne veulent pas être « délivrés, » et il faut bien que cette œuvre de l’assimilation de l’Alsace à l’Allemagne semble difficile, puisque déjà on commence à menacer les Alsaciens d’un régime exceptionnel indéfini, de la prolongation de la dictature que le prince-chancelier s’est réservée sur les « provinces annexées, » sans doute pour pouvoir mieux leur assurer les bienfaits de la « délivrance. »

Ces scènes d’expatriation populaire ont pu se passer à l’heure du siècle où nous sommes. Elles ont retenti partout, et ce ne sont pas des Fran-