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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/974

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pas été suffisamment désintéressé dans sa création et s’était préoccupé moins d’assurer à son œuvre les moyens de subsister que d’en tirer pour lui-même le plus grand profit possible. Comme le dit très bien un des amis du roi Jérôme, Napoléon aurait dû comprendre qu’il était matériellement et moralement le maître de ce royaume; il aurait dû ne pas tarir les sources d’une richesse qui était la sienne, aliéner des hommes qui étaient ses sujets, susciter à son frère des embarras qui devaient en définitive retomber sur lui. La situation du roi Jérôme était fausse : était-il prince français ou souverain allemand? roi indépendant ou préfet de Napoléon? En tout cas, il n’avait le choix qu’entre l’abdication de Louis ou l’obéissance la plus absolue. La situation du royaume était plus fausse encore : les Westphaliens enviaient le sort de la Prusse, qui, chargée de contributions comme la Westphalie, avait du moins gardé son indépendance; ils enviaient le sort des états de la confédération du Rhin, qui étaient des alliés de Napoléon, mais qui avaient conservé leur nationalité sous leurs princes naturels; ils enviaient le sort des départemens allemands de la rive gauche, qui ne supportaient que les charges et participaient à tous les avantages du peuple français. Ni libre, ni sujette, ni conquise, ni indépendante, cette Allemagne française, malgré le code civil et tous les présens du génie de 1789, se croyait plus malheureuse qu’aucun département français et qu’aucun état allemand. Voilà pourquoi en 1812, suivant l’expression de Reinhard, «s’il n’y avait de fermentation nulle part, le malaise était partout. »

Dans cette création du royaume de Westphalie, quelle est la part qui revient à la France? Était-ce la conquête qui avait dû servir de base à l’édifice? Non, car la France de 1789 a proclamé le droit absolu des peuples à disposer d’eux-mêmes et condamné le prétendu « droit de la guerre. » Était-ce l’établissement d’une monarchie française en Allemagne? Non, car la France de 1792 ne lutte pas plus pour imposer un maître à d’autres peuples qu’elle n’en souffre chez elle. Ce que la France peut revendiquer dans cette création, pour laquelle on ne l’a pas consultée, ce sont les idées d’égalité entre les hommes, de tolérance religieuse, d’affranchissement du travailleur, celui des champs comme celui des villes, de publicité dans la justice, de contrôle dans le gouvernement; mais ce magnifique présent qu’on faisait à la Westphalie était gâté par un vice originel : il était imposé par les étrangers.


ALFRED RAMBAUD.