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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/967

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price du landgrave Carl et le tour de force de son artiste favori, l’Italien Guerneri, ont dû coûter aux populations serves de la Hesse! Ce fut comme une plaie d’Egypte qui de 1701 à 1714 s’abattit sur les pauvres gens. On dit que 2,000 ouvriers travaillèrent pendant ces quatorze années, et que le landgrave brûla les livres de compte pour ne pas révéler l’énormité de la dépense. Le jour de l’inauguration des cascades, toute la cour était dans une admiration et une allégresse de commande, et le landgrave, orgueilleux de son œuvre comme un autre Nabuchodonosor, se demandait seulement quelle statue il mettrait au sommet de la pyramide. « Le meilleur couronnement d’un tel édifice, dit alors le prince royal Frédéric, ce serait une potence pour l’architecte dont les plans ont fait verser tant de larmes à ce peuple [1]. » Jérôme Bonaparte, qui venait au contraire affranchir le paysan, n’avait nulle envie de rivaliser avec le faste titanesque de ses prédécesseurs; il jouissait en bon prince, en bon vivant si l’on veut, de ces enchantemens de l’art et de la nature. Une cour brillante, d’une vivacité toute française malgré le mélange germanique, emplissait de ses rumeurs cette solitude trop imposante. Une société légère, avide de plaisirs comme celle de l’ancien Versailles, un peu plus mêlée cependant, venait égayer ces tritons, ces nymphes, ces néréides, qui se trouvaient sans doute fort dépaysés au milieu de cette sapinière teutonique, où l’on se fût attendu à rencontrer plutôt le dieu Thor ou le loup Fenris.

A tort ou à raison, la légèreté de cette cour a laissé un souvenir vivace dans les imaginations hessoises. Les Allemands étaient portés à regarder Wilhemshœhe comme une espèce de Caprée ou de Babylone française. Ils ne tarissaient pas sur les complaisances attribuées aux dames de la cour envers leur jeune maître, chose assurément peu honorable pour leur noblesse, — sur les complots de Jérôme et de son chambellan Marainville contre la vertu des jolies bourgeoises, — sur les actrices parisiennes qui trouvaient moyen de se glisser dans la société casseloise pour rappeler à Jérôme d’anciennes relations, et que l’empereur, en haine du scandale, faisait enlever d’autorité et ramener à Paris, — sur cette loge discrète et obscure qu’affectionnait Jérôme au théâtre et dont les rideaux se fermaient parfois d’une façon compromettante, — sur ces bains d’eau de Cologne ou de vin de Bordeaux où Jérôme cherchait à retremper ses forces épuisées. Il faut ici tenir compte de l’exagération des témoins; la vertu en Allemagne, le vice lui-même est prude; la légèreté française y a toujours paru de la corruption. Jérôme avait

  1. Emilie Wepler, Geschichte der Wilhelmshœhe, Cassel 1870.