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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/849

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précepteur sait éveiller la curiosité du jeune homme et transformer des études sérieuses et prolongées en véritables plaisirs. C’est ainsi que dès le matin il reçoit une leçon d’astronomie et, comme nous dirions aujourd’hui, de météorologie, en regardant l’état du ciel et en le comparant à ce qu’il a pu remarquer la veille. Suit une répétition des leçons du jour précédent, puis commencent des lectures variées qui durent près de trois heures, après quoi le jeune homme va s’ébattre aux jeux de balle et de paume, et revient tout en causant de ce qu’il avait appris le matin.

« Cependant monsieur l’appétit venait, » on se mettait à table pour dîner ou, comme nous dirions, pour déjeuner, et alors on devisait joyeusement de la nature et de la propriété des mets, assaisonnemens et boissons que l’on servait aux convives. Les « passages à ce compétens » des anciens auteurs étaient allégués par le savant précepteur, et souvent même on faisait apporter les livres pour vérifier les citations séance tenante. Le repas terminé et les grâces dites, on apportait des cartes, non pour jouer simplement, mais pour qu’elles servissent d’occasion à des leçons d’arithmétique, ce qui menait de soi-même à des leçons de géométrie et de musique.

Cela fait et la digestion parachevée, on se remettait à l’ouvrage, et pendant trois heures encore Gargantua poursuivait ses lectures du matin et apprenait lui-même à écrire sur le modèle des bons auteurs. Ces trois heures étaient suivies d’exercices corporels auxquels Ponocrate attachait un grand prix. Le jeune homme montait à cheval, rompait des lances, courait la bague, maniait les différentes armes, s’exerçait au saut, à la nage, à la rame, « à dévaler le long des cordes, » à grimper sur des talus raides, etc. On revenait par quelque pré dont Ponocrate lui décrivait scientifiquement les arbres et les plantes, et l’on rentrait pour s’asseoir à une table largement servie, car le docteur Rabelais est d’avis que le repas du soir, le souper, qui est aujourd’hui le dîner, doit être le plus abondant de la journée. Après souper, on chantait des cantiques, on jouait à des jeux destinés à aiguiser l’intelligence, ou bien l’on allait visiter les compagnies des gens lettrés ou des voyageurs « ayant veu pays estranges. » Enfin on notait l’état du ciel, on récapitulait brièvement ce que l’on avait appris dans la journée. « Si priaient Dieu le créateur en l’adorant et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense, et lui rendant grâces de tout le temps passé, se recommandaient à sa divine clémence pour tout l’advenir. Ce fait, entraient en leur repos. » Les jours de pluie, le programme variait un peu. On allumait un beau et clair feu, et les exercices corporels se faisaient au logis. Gargantua sciait du bois, battait des gerbes, acquérait des notions de sculpture et de peinture; puis il