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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/841

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en vain que les deux curieux ont interrogé les autorités révérées dans l’antiquité. Les « sorts homériques et virgilianes, » les songes, les sibylles, les muets et les poètes mourans, les sages comme Épistémou, les devins mystérieux comme Herr Trippa, les cloches elles-mêmes, cette voix sacrée de l’église, ne leur ont donné que des réponses obscures, ambiguës, que chacun interprète au gré de ses désirs. C’est en vain que la théologie, la médecine, la philosophie, la jurisprudence, sont invoquées tour à tour. La lumière ne se fait point, et la ressource suprême, c’est de s’embarquer pour un pays lointain, celui de la Dive Bouteille, qui seule pourra donner la réponse certaine, définitive, à la grande question.

Pantagruel, Panurge, frère Jean et leurs amis s’embarquent donc. Ils apprendront beaucoup dans leur voyage, ils verront bien des choses nouvelles et rares. Cependant il leur faudra s’arrêter souvent dans des îles que les anciens commentateurs se sont longtemps évertués à retrouver sur la carte, et qui ne sont autre chose que des états d’esprit, des dispositions ou des illusions, qu’il faut traverser ou côtoyer pour arriver à la vérité. Voici, par exemple, l’île de Medamothi ou des Ressemblans [1], avec son roi Philophanes, c’est-à-dire qui aime l’apparence. On y voit des tableaux si ingénieusement dessinés qu’ils reproduisent même ce qu’on ne voit pas et ce qu’on ne saurait dire. On y remarque surtout le tarande, curieux animal qui change de couleur selon les lieux qu’il habite, les personnes qui l’approchent, les émotions qui le troublent. « Mais quand, hors toute paour et affections, il était en son naturel, la couleur de son poil était telle que voyez es asnes de Meung. » Telle est la première variété de gens que l’on rencontre quand on se met en quête de la vérité réelle. Vient ensuite l’île des Ennasin, des enchiffrenés, qui parlent tous de leur nez camus, et de manière que les mots perdent leur sens naturel dans leur insupportable jargon : les amateurs d’équivoques n’ont qu’à se rendre dans cette île-là, ils seront servis à souhait. L’île de Cheli ou des lèvres, où tout le monde vous embrasse et où règne une courtoisie exquise, nous arrêterait plus volontiers; mais toutes ces politesses creuses ennuient frère Jean, qui court à la cuisine, c’est-à-dire au substantiel, au solide. Ce sera la contrée préférée par ceux qui n’ont jamais vu dans la vérité qu’une affaire de décorum et de convenance. Quant aux pays de Chicanons et de Tohu-Bohu, pays de contradiction systématique et de confusion, où les gens demandent comme une faveur qu’on les batte, où le géant Bringuenarilles se nourrit de moulins à vent, ce sont des contrées malsaines, génératrices et nourrices de monstres hideux, qui ne peuvent que retarder les

  1. Le mot est hébreu et vient du verbe damah, similis fuit.