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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/829

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Du reste, n’exagérons rien. Rabelais est cynique en propos, mais c’est le calomnier que de l’accuser d’immoralité voulue et d’impiété. Le commentateur allemand a très bien saisi cette distinction. Jamais on ne peut surprendre Rabelais en flagrant délit de mauvaise intention. On ne trouve chez lui ni la sensualité insinuante et perfide du Décaméron ni la gravelure malsaine des Nouvelles nouvelles. Son but ordinairement est très élevé, et, si les moyens d’y parvenir sont souvent fort étranges, on ne découvre pas ce qui fait la véritable immoralité littéraire et ce qui peut se concilier avec les formes les plus châtiées, c’est-à-dire le dessein réfléchi de plaire au lecteur en spéculant sur ses penchans vicieux. Rabelais est indécent, il n’est pas corrupteur. Il en est de sa moralité comme de sa religion. Une sorte de légende, fort peu historique, s’est formée autour de son nom. Il passe le plus souvent aujourd’hui pour un représentant du scepticisme absolu. Ce jugement est très faux. Qu’il fût très mauvais catholique et plus détaché de la tradition que beaucoup de protestans ses contemporains, cela ne fait aucun doute ; mais par exemple les paroles moqueuses qu’on lui attribue en diverses rencontres, notamment à l’heure de sa mort, sont dépourvues d’authenticité. Il n’est pas jusqu’à la moins invraisemblable des farces qu’on lui prête, la substitution de sa propre personne, un jour de fête, à la statue du patron de son couvent, qui, lorsqu’on remonte aux sources, ne revête une apparence des plus apocryphes. Fut-elle vraie, il faudrait la ranger parmi les juvenilia qui ne doivent pas déterminer un jugement définitif sur un tel homme. Il est avéré d’autre part que le curé de Meudon, en dépit de la réputation qu’on lui a faite, remplissait exactement les devoirs de son ministère, était fort aimé de ses paroissiens et même recherché comme prédicateur, au point que l’on venait de Paris tout exprès pour l’entendre. Il paraît avoir compris ses fonctions sacerdotales d’un point de vue tout à fait semblable à celui que, bien plus tard, Rousseau devait prêter à son Vicaire savoyard. La religion de Rabelais est une énigme comme toute sa personne, mais on aurait tort de la croire indéchiffrable.

On ne prête qu’aux riches, dit le proverbe, et les légendes ne se forment pas arbitrairement. Une vie aussi agitée que celle de Rabelais, moine, médecin, curé, toujours en voyage, ami des novateurs, bien vu du pape, raillant la papauté, goûté à la cour, du dernier bien avec une demi-douzaine d’évêques et tout autant d’hérétiques de la plus belle eau, protégé tour à tour par un cardinal de Châtillon, frère de Coligny, et par la maison de Lorraine, se tirant toujours d’affaire au milieu de difficultés inextricables pour tout autre, ne perdant jamais sa belle humeur, trouvant moyen de dire en face aux puissans du jour des vérités dont le demi-quart autrement présenté