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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/779

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des soldats. Ils n’avaient ni l’esprit militaire, ni ce sentiment de solidarité qui fait une armée, ni l’habitude de l’obéissance et de la discipline, ni la plus simple idée des nécessités de la guerre. Il faut lire le navrant récit que fait le général Goujard d’une de ses premières étapes lorsqu’il allait rejoindre le 21e corps avec ce qu’on nommait la division de Bretagne. Il était arrivé à Saint-Calais et avait pris position sur les hauteurs, à l’ouest de la ville. La journée avait été dure, la nuit était glaciale, la neige tombait en abondance. Que se passait-il ? Peu d’instans après l’arrivée, le camp était presque désert : soldats et officiers s’étaient hâtés d’aller chercher un refuge en ville. Le lendemain matin, au moment du départ, sauf les marins toujours fidèles au poste, la division offrait le plus misérable aspect. Le désordre était partout, les compagnies diminuées n’avaient plus tous leurs officiers, — et ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que ces malheureux ne se doutaient même pas de la gravité de cette désertion nocturne presque devant l’ennemi ; ils trouvaient cela tout simple, tant l’esprit militaire s’était altéré en France !

Voilà la vérité telle qu’elle reparaissait aux heures de crises un peu violentes dans ces armées de province. Naturellement, en ce temps-là, les esprits légers, les stratégistes de fantaisie, les préfets à proclamations retentissantes, ne cessaient de trouver que tous les soldats étaient des héros, que ce corps d’officiers était une pépinière de tacticiens de génie méconnus, et que les généraux qui se laissaient battre étaient seuls des traîtres. Ce qu’il faut dire en propres termes, c’est que ces armées, sans être assurément une illusion, sans manquer de dévoûment et de bonne volonté, n’ont existé en certains momens que par les chefs qui les commandaient. Qu’eût été la deuxième armée de la Loire sans le général Chanzy ? C’est par son chef qu’elle tenait cinq jours à Marchenoir, qu’elle se battait à Vendôme, qu’elle échappait à une dissolution complète dans sa retraite du Mans, et c’est par lui encore qu’elle arrivait assez rapidement à se reconstituer sur la Sarthe. En peu de jours effectivement, par des efforts infatigables, le général Chanzy avait fait le plus pressé. Il parvenait à remettre un peu d’ordre partout, à réorganiser ses divisions, et il distribuait son armée dans les positions qu’il avait choisies autour du Mans, qu’il protégeait par des travaux de défense. Il ne pouvait pas épargner à ses troupes les rigueurs d’une saison implacable, les misères du bivouac dans la neige et dans la boue ; mais il s’était empressé de leur rendre un peu de bien-être, de les vêtir et de les nourrir. En un mot, Chanzy croyait bientôt avoir retrouvé une armée. Restait à savoir ce qu’il ferait maintenant avec cette armée, et ici se retrouvait une autre