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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/778

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arrivée, sans perdre une heure, il écrivait au gouvernement : « Je trouve ici un encombrement de corps de toute sorte, sans direction aucune. Il me faut quelques jours pour remédier à cette situation. Je prépare un projet de réorganisation de l’armée, je vous demande instamment d’attendre que je vous soumette ce projet avant de prendre des dispositions qui pourraient augmenter les difficultés au milieu desquelles je me trouve. J’ai tout intérêt à avoir au plus vite une bonne et belle armée. Autorisez-moi à agir pour arriver à ce résultat… » En se repliant vers l’ouest, Chanzy n’entendait nullement en effet aller s’immobiliser autour du Mans. Refoulé sans avoir été rompu dans sa ligne de retraite, ramené un peu en désordre, mais sans avoir cessé de combattre, vers des positions qu’il avait après tout choisies d’avance, il ne songeait qu’à prendre quelques jours pour remettre son armée sur pied, pour se retrouver en mesure de faire face aux événemens. On n’en doutait pas au camp ennemi ; un correspondant anglais qui suivait les Allemands écrivait qu’on s’attendait à voir les Français abandonner leurs positions du Loir pour se reporter à une ou deux journées de marche dans une situation aussi forte. Par le fait, Le Mans devenait pour la deuxième armée de la Loire une nouvelle base d’opération sur laquelle le commandant en chef comptait s’appuyer, avec la pensée de se défendre ou d’attaquer lui-même selon les circonstances. Au point où en était la France, il sentait le prix du temps, et, s’il réclamait une complète liberté d’action, c’est parce qu’il comprenait bien que de Bordeaux, puisque le gouvernement était à Bordeaux, on ne pouvait qu’ajouter à ses embarras, — parce qu’il connaissait mieux que personne les difficultés de l’œuvre militaire qu’il avait à poursuivre.

La première de toutes les difficultés était dans la nature même de ces forces que Chanzy tenait sous sa main et qu’il avait hâte de réorganiser. Ces armées de province, elles faisaient sans doute de leur mieux, et on pouvait s’en servir utilement, mais à la condition de ne pas se faire illusion et de les prendre telles qu’elles étaient. Un des historiens de la guerre, le colonel Rüstow, résume le caractère de cette campagne et de ces combats en disant que « les légions françaises improvisées allaient bravement au feu, » — que les Allemands l’emportaient toujours cependant par leur solide constitution, par leur puissante cohésion, et que, lorsque les commandans français, malgré toute leur activité, voyaient leurs bataillons se briser contre cette force, ils n’avaient plus qu’à ordonner la retraite. Oui, et la retraite commencée en bon ordre s’achevait quelquefois en désordre. Ce n’était pas le courage qui manquait à ces hommes, c’était l’organisation qui était insuffisante pour en faire