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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/776

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s’agissait de sauver par le chemin de fer de Tours le matériel et les approvisionnemens de toute sorte accumulés à Vendôme. Un convoi considérable avait été formé : pourrait-il échapper à l’ennemi ? Il put partir, lui aussi, entraîné par deux puissantes locomotives soufflant à toute vapeur, et il disparut à l’horizon, se dérobant aux regards qui le suivaient avec anxiété !

Ainsi on quittait Vendôme et cette ligne du Loir, où l’on avait à peine fait une halte de deux jours ; on s’en allait vers Le Mans par toutes les routes du Perche, le 21e corps se dirigeant par Droué, Vibraye, vers la vallée de L’Huisne, qui aboutit à la Sarthe, le 16e et le 17e corps s’acheminant par Montoire, par Saint-Calais, le général Barry suivant autant qu’il le pouvait le mouvement à l’aile droite. Cette région accidentée et touffue du Perche où l’on s’engageait, et qui eût été dans d’autres circonstances si favorable à une défense énergique, à une guerre de partisans, ne facilitait pas pour le moment la retraite déjà un peu troublée d’une armée régulière. Elle offrait sans doute l’avantage de gêner l’ennemi, s’il était tenté de nous poursuivre ; elle avait aussi l’inconvénient de rendre la marche de nos soldats plus lente, plus pénible, plus confuse, et, par une fatalité de plus, les autorités départementales, sans consulter même les chefs militaires, avaient fait couper les chemins un peu partout sous prétexte d’arrêter l’invasion. En réalité, c’étaient nos propres corps qui étaient les premiers à souffrir de ces destructions prématurées et imprévoyantes. Le matériel, l’artillerie, se perdaient dans les fondrières boueuses, et on avait la plus grande peine à les en retirer. Une des divisions du 21e corps, celle du général Goujard, passait toute une nuit, une nuit glacée et obscure, à se débattre avec ces difficultés ; elle ne pouvait arriver à Droué qu’au matin, après douze heures de marche, et le résultat de cette perte de temps était que cette division, au moment où elle allait se remettre en route après avoir pris un peu de repos, se trouvait tout à coup assaillie par l’ennemi, qui se jetait à l’improviste sur le village. Il fallut toute la vigueur du général Goujard lui-même pour ramener au feu ses soldats prêts à se débander, pour repousser les assaillans et sauver peut-être l’aile gauche d’un désastre. Le 17e corps, de son côté, avait, lui aussi, à soutenir un combat d’arrière-garde sur la route de Saint-Calais, à Épuisay. Sauf ces engagemens, les Allemands semblaient mettre peu d’ardeur dans la poursuite. Soit fatigue, soit parti-pris de ne point aller au-delà d’une certaine limite, ils ne troublaient pas sérieusement la marche de nos troupes ; mais ce qui rendait surtout la retraite difficile et périlleuse, c’était la démoralisation croissante de l’armée dès qu’on s’était engagé dans tous ces fourrés du Perche, sur toutes ces routes qui conduisaient au Mans.