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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/751

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connaissait, à ce qu’il paraît, et que l’ancien dictateur a eu la gloire de découvrir, comme il a découvert tant d’autres choses. Hier, il était à Grenoble, aujourd’hui il est à Annecy, demain il sera peut-être à Dijon ou ailleurs. C’est l’acteur en vogue de la saison, jouant au bénéfice de la république radicale et de sa propre ambition. Du reste, c’est une justice à lui rendre, M. Gambetta, avec la parfaite suffisance d’un démocrate gonflé d’orgueil, ne fait aucune différence entre lui-même et la république. — Bien, daigne-t-il dire à ses sujets attroupés pour l’entourer d’ovations, fort bien, « vous acclamez la république en ma personne ! » Il ne manque pas d’ajouter, pour qu’on ne l’ignore, que, s’il a besoin des petites gens qui votent, les petites gens ont aussi besoin de lui pour les conduire, car enfin que deviendrait la France, qui se confond avec la république, si elle n’avait point M. Gambetta pour la sauver, pour la diriger ? La France, c’est M. Gambetta, à ce qu’on dit du moins entre frères et amis de province. Rien ne manque à cet étrange voyage, rien, pas même le ridicule. L’ancien dictateur marche accompagné de familiers et de nouvellistes occupés à noter ses moindres gestes, ses moindres paroles, à raconter l’émotion des peuples. Il passe en semant les poignées de mains et les discours, il va dans les foires pour se montrer aux paysans, et le soir, aux lumières, il récite des hymnes sur la république. Encore un peu, il chanterait des romances sur « le doux nom de la république, » de cette république qui allège tous les maux, qui promet aux femmes un heureux enfantement, mais qui ne guérit pas, à ce qu’il semble, de tous les genres de folie. Voilà des gens qui se sont moqués mille fois de tous les récits de voyages impériaux : ils chantent à tue-tête leur « partant pour la Syrie ! »

Chose un peu plus grave et dont le gouvernement aura sans doute à s’occuper, il y a dans ces pérégrinations et dans ces manifestations des municipalités, des maires, qui jouent un certain rôle, M. Gambetta ne manque pas de s’en prévaloir, il n’a pas négligé de constater à Grenoble qu’il venait sur l’appel du maire. Il se guindé de son mieux en personnage officiel, opposant puissance à puissance, gouvernement à gouvernement, et se donnant l’air de défier de loin ceux qui n’auraient qu’un mot à dire pour dissiper toute cette fantasmagorie. Bref, la représentation est complète ; c’est à la fois triste et grotesque d’infatuation, de vanité, d’ambition boursouflée et de puérilité tapageuse. M. Gambetta semble l’oublier : s’il y a un homme en France qui devrait aspirer au silence et à une certaine simplicité d’attitude, c’est lui. Après l’empereur, personne plus que lui n’est tenu strictement à la modestie. Ce n’est pas lui qui a commencé la guerre, il est vrai ; mais à un moment donné il l’a conduite sous sa responsabilité. Il n’est pas coupable de tous les désastres du pays sans doute ; mais il y a contribué pour une bonne part, et quand on a eu le malheur d’associer son nom à tant de fautes, à tant