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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/743

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donc me venger, le tuer, personne n’aurait eu un mot à dire; je ne m’en reconnaissais pas le droit, et je tirai en l’air. J’étais aussi coupable à mes yeux que lui ou elle.

Je songeais d’abord à me séparer de ma femme ; mais il y avait les enfans. C’est là ce qui nous rive ensemble par couples pour l’éternité et nous pousse dans l’ouragan, comme les damnés de l’Enfer du Dante... Avez-vous remarqué, monsieur, comment par le moyen de l’amour nous sommes les éternelles dupes de la nature? En principe, l’homme et la femme sont créés pour être ennemis, — vous comprenez ce que je veux dire, — et la nature, elle, ne songe uniquement qu’à la propagation de l’espèce; nous, dans notre vanité crédule, nous nous persuadons qu’elle a en vue notre bonheur, — bernique ! Dès que l’enfant est là, presque toujours il n’y a plus ni bonheur ni amour, et on se regarde comme deux marchands qui ont fait une mauvaise affaire; tous les deux sont volés, et aucun n’a trompé l’autre. Et l’on s’obstine à croire qu’il s’agit d’être heureux, et on se fait des reproches, au lieu d’accuser la nature, qui, à côté de l’amour, sentiment passager, a placé un sentiment tenace, l’affection pour les enfans.

Nous ne nous quittâmes donc pas. Il ne vint plus à la maison; mais ils continuèrent de se voir chez une amie : on trouve de ces bonnes âmes serviables. Moi, je me remis à tirer mes bécasses. Je commençai alors à envisager les femmes comme un gibier dont la chasse est à la fois plus difficile et plus productive. — Vous savez comment l’on tire la bécasse? Non? Eh bien! il faut d’abord connaître son vol. Elle s’élève, fait trois crochets en zigzag comme un follet, puis file tout droit. C’est le bon moment : j’épaule, je vise, et j’ai ma bécasse. Ainsi les femmes; si on se hâte trop, c’est fini; mais une fois qu’on sait prendre son temps, on peut les avoir toutes.

A la maison, j’avais la paix. Les enfans marchaient déjà, et, croyez-vous! maintenant je les aimais. Je les aimais parce que Nicolaïa les aimait. Souvent je me figurais que notre amour s’était incarné en eux : il courait là devant moi, gambadait, riait; c’était comme un rêve. Puis je veux qu’ils m’aiment plus que leur mère, qu’ils n’aiment que moi. Je les fais sauter sur mes genoux près du feu, leur apprends des contes de fées, leur chante les refrains des rues, leur raconte des histoires de chasseur.

C’était vraiment singulier. Je ne vous ai pas dit qu’il était venu un troisième enfant, une fille, le portrait vivant de sa mère. On dit ordinairement que les filles tiennent du père, les fils de la mère; eh bien! ce n’est pas ce que j’ai observé. L’aîné, c’est le grand-père; le cadet, je ne sais qu’en faire : ma femme l’aura pris dans un roman. Ni l’un ni l’autre n’a rien de la mère; c’est sa fille qui