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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/715

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I.

Nous étions sortis de Kolomea en voiture pour nous rendre à la campagne. C’était un vendredi soir. «Vendredi, bon commencement, » dit le proverbe polonais; mon cocher allemand, un colon du village de Mariahilf, prétendait au contraire que le vendredi était un jour de malheur, Notre-Seigneur étant mort ce jour-là sur la croix. C’est mon Allemand qui eut raison cette fois; à une heure de Kolomea, nous tombâmes sur un piquet de garde rurale. — Halte-là! votre passeport!

Nous arrêtâmes; mais le passeport! Mes papiers, à moi, étaient en règle; personne ne s’était inquiété de mon Souabe. Il était là sur son siège comme si les passeports eussent été encore à inventer, faisait claquer son fouet, remettait de l’amadou dans sa pipe. Évidemment ce pouvait être un conspirateur. Sa face, insolemment béate, semblait provoquer les paysans russes. De passeport, il n’en avait point; ils haussèrent les épaules. — Un conspirateur! fit l’un d’eux. — Voyons, mes amis! regardez-le donc. — Peine perdue! — C’est un conspirateur. — Mon Souabe remue sur sa planche d’un air embarrassé; il écorche le russe, rien n’y fait. La garde rurale connaît ses devoirs. Qui oserait lui offrir un billet de banque? Pas moi. On nous empoigne et on nous conduit à l’auberge la plus proche, à quelque cent pas de là.

De loin, on eût dit des éclairs qui passaient devant la maison : c’était la faux redressée en baïonnette d’une sentinelle. Juste au-dessus de la cheminée se montrait la lune, qui regardait le paysan et sa faux; elle regardait par la petite fenêtre de l’auberge et y jetait ses lumières comme de la menue monnaie, et emplissait d’argent les flaques devant la porte, pour faire enrager l’avare juif, — je veux dire l’aubergiste, qui nous reçut debout sur le seuil, et qui manifesta sa joie par une sorte de lamentation monotone. Il dandinait son corps à la façon des canards; s’approchant de moi, il me fit d’un baiser une tache sur la manche droite, puis sur la gauche également, et se mit à gourmander les paysans d’avoir arrêté un monsieur tel que moi, un monsieur qui était jaune et noir dans l’âme [1], il l’aurait juré sur la Thora,... et il vociférait et se démenait, comme s’il eût été personnellenent victime d’un attentat inoui.

Je laissai mon Souabe avec les chevaux, gardé à vue par les paysans, et j’allai m’étendre dans la salle commune, sur la banquette qui courait autour de l’immense poêle. Je m’ennuyai bientôt. L’ami Mochkou [2] était fort occupé à verser à ses hôtes de l’eau--

  1. Ce sont les couleurs autrichiennes : jaune et noir, — bon Autrichien.
  2. Moïse, sobriquet des Juifs.