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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/688

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vertes et fraîches vallées, comme le canal des Castelli, que les nobles vénitiens avaient couvert autrefois de villas, tantôt, à Sebenico par exemple, il entre dans des golfes profonds, sinueux, où la mer encaissée et paisible semble ne plus être qu’un large fleuve. Partout les jeux de la lumière et de l’eau sont infinis, dans ces criques, sous ces rochers profonds, sur ces longs détroits que le ciel colore de teintes toujours variées, depuis les longues traînées pâlissantes, mêlées de paillettes brillantes que laisse le soleil couchant jusqu’à l’éclat des feux du midi. Plus on descend vers le sud, plus les aspects ont de grandeur. Les bouches de Cattaro sont un des plus beaux points du monde. A peine a-t-on dépassé Vitaglina qu’on ne voit plus l’Adriatique. Elle forme ici un grand lac, qui lui-même en forme cinq autres, lac entouré de montagnes à pic, partout couvert de chantiers, de maisons, de villages, de forteresses. C’est la Suisse, mais sous le soleil d’Orient, une Suisse où les pieds des montagnes plongent dans la mer.

Les villes sont sur la côte ou dans les îles. On entre en général en Dalmatie par Zara; ainsi la capitale de la province est à l’extrême nord, sur la frontière, place singulière pour un chef-lieu, qui du reste ne mérite ce privilège ni par sa richesse ni par sa population. C’est un centre administratif qui perdrait demain la moitié de ses habitans, s’il cessait d’être la résidence du gouverneur. Le moyen âge a légué aux temps modernes sur cette mer six ou sept cités, dont la plus importante compte à peine 10,000 habitans. Quand les événemens les réunirent sous une administration commune, le doge établit un provéditeur à Zara, qui était le point du pays le plus rapproché de Venise. Le feld-maréchal autrichien succéda, au provéditeur. C’est au temps et à l’histoire, plus encore qu’à la maison de Habsbourg, qu’il faut reprocher l’absence, en cette province d’une capitale naturelle. Zara a des magasins, un corso et des fonctionnaires. Sebenico, Spalato, Trau, Almissa, Raguse, Cattaro, gardent un aspect plus original. Ce sont ile vieilles communes du moyen âge, perdues sur les derniers-rochers de l’Europe, slaves et occidentales, civilisées et barbares. De petites rues tortueuses qui grimpent en escalier, pavées de cailloux blancs ou de grandes dalles glissantes, — des maisons solides et noires, bâties de grosses pierres brunies par les siècles, bardées de barreaux de fer, ornées d’écussons, de bas-reliefs, de statues, — la place publique où est le palais de la commune, — la loggia où siégeait le juge, — la douane, édifice important dans un pays qui en tirait le plus clair de ses revenus, — le port, petit, bien fermé, flanqué de hautes tours, accessible par un goulet étroit, véritable prison où on mettait les navires sous clé» — le dôme et les églises, que vingt générations ont comblés de présens ; toute ces villes ont le