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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/658

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un besoin de justice, d’humanité, de progrès, et n’encourent ni le ridicule ni le blâme qui trop souvent s’attachent aux idées d’émancipation féminine et à la forme excentrique des réclamations. L’émancipation! voilà un bien gros mot en effet. Celui qui, ignorant les conditions du monde où nous vivons, l’entendrait pour la première fois, ne se demanderait-il pas si nous sommes dans ces contrées de l’Orient où la femme était et est encore souvent traitée en bête de somme ou comme un jouet dépendant du pur caprice, ou bien dans cette vieille Grèce qui ne lui laissait un peu d’indépendance que dans la situation d’hétaïre, ou enfin dans ces temps féodaux et à ces époques monarchiques où florissaient les oppressifs privilèges de la masculinité? Émanciper, le mot aurait eu sa justesse avant le christianisme; encore eût-il pu paraître exagéré sous plus d’un rapport, appliqué à la femme romaine après que le droit romain se fut adouci en sa faveur sous l’influence du stoïcisme plus humain de l’époque impériale.

Émanciper, selon le sens étymologique, c’est faire passer un esclave à l’état de liberté, une chose à l’état de personne. Or, que nos femmes, nos mères, nos filles ne soient pas des choses, en vérité est-ce à démontrer, et faut-il prendre au sérieux ces retentissantes affirmations que naguère encore les émancipateurs faisaient entendre dans un banquet tenu à Paris, et que saluait M. Victor Hugo d’une de ces lettres-programmes qu’il ne refuse jamais aux causes populaires? Aussi ne s’agit-il pas ici d’une thèse à soutenir. Il suffit que la campagne émancipatrice existe, se propage dans plusieurs pays, pour que nous recherchions ce qui s’y cache ou s’y manifeste d’idées fausses, et, s’il y a lieu aussi, de revendications moins chimériques. C’est une étude assez curieuse, assez importante même, sans qu’il soit besoin d’agrandir la question démesurément. Si l’on devait accepter les termes dans lesquels elle est posée, il faudrait y voir la pensée ou le germe de la plus grande révolution peut-être que le monde ait encore éprouvée, car ce ne serait pas moins que l’avènement de tout un sexe, c’est-à-dire de la moitié de l’espèce humaine, à des droits dont elle aurait été jusqu’ici en masse injustement dépossédée. Que serait en comparaison l’abolitionisme qui s’est attaché à faire disparaître de la face du globe comme une tache honteuse la servitude de quelques millions de pauvres noirs? On a dit ce mot, que, le genre humain ayant perdu ses titres, Montesquieu les avait retrouvés, — un bien haut honneur pour Montesquieu, qui peut rester grand sans avoir eu le mérite d’une pareille découverte; mais, si les femmes avaient perdu leurs droits ou ne les eussent jamais vu reconnaître, et que quelque génie privilégié les retrouvât sous l’amas des préjugés tout juste à ce point précis du temps où nous sommes, en vérité les noms et