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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/62

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élue pour s’occuper de tous les soins domestiques et pour diriger le ménage. C’était la mayorissa, qui figure déjà dans la loi salique et dans l’ancien cartulaire de Saint-Père de Chartres. Les Français, plus défians que les Slaves, ne permettaient pas que la mayorissa fût la femme du mayor, afin qu’ils ne pussent point s’entendre au détriment de l’association. Quand les filles se mariaient, elles avaient droit à une dot, mais elles ne pouvaient plus rien réclamer de la communauté dont elles étaient sorties.

Tous les travaux agricoles s’exécutaient pour le profit commun. Cependant les ménages avaient parfois un petit pécule qu’ils pouvaient grossir par certains travaux industriels. La femme filait, le mari tissait les étoffes de laine ou de chanvre, et ainsi le groupe familial produisait lui-même tout ce dont il avait besoin. Il avait peu de chose à vendre et à acheter. Cependant plus tard, quand l’industrie se développa, les communautés n’y restèrent point étrangères; elles s’y livrèrent en appliquant la division du travail, mais cependant au profit de tous. Legrand d’Aussy décrit, dans son Voyage en Auvergne, qui date de 1788, des communautés adonnées à la coutellerie. « Tous, dit-il, travaillent en commun pour la chose publique, logés et nourris ensemble, habillés et entretenus de la même manière et aux dépens du revenu général. Tout ce qui leur sert, tout ce qu’ils portent, linge, meubles, habits, chaussures, est fait par eux ou par leurs femmes. Faut-il construire un bâtiment, couvrir un toit, fabriquer des instrumens d’agriculture, des tonneaux de vendange, ils n’ont recours à personne. Eux seuls remplissent les différens métiers qui leur sont nécessaires. »

Tous les auteurs contemporains qui ont parlé des communautés disent qu’elles assuraient aux paysans l’aisance et le bonheur. Il paraît que vers la fin du moyen âge, quand un certain ordre fut établi dans la société féodale, le bien-être des classes rurales et la production agricole étaient parvenus à un niveau beaucoup plus élevé que sous la royauté centralisée du XVIIe siècle [1]. Les juristes du droit coutumier affirment que, quand ces associations venaient à se dissoudre, c’était la ruine pour ceux qui auparavant y avaient vécu dans l’abondance. Ce qui prouve qu’elles devaient être en rapport avec les nécessités sociales de l’époque, c’est que nous les

  1. Cette phase curieuse de l’histoire économique de la France a été parfaitement étudiée dans un mémoire de l’historien belge Moke sur la Richesse et la population de la France au quatorzième siècle. (Voyez les mémoires de l’Académie de Belgique, t. XXX.)