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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/609

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LE ROYAUME DE WESTPHALIE.

23 octobre relatif aux états de Brunswick et d’Orange-Fulda prescrivait l’envoi en France des soldats, officiers et généraux. Moins sévère dans ses lettres à Lagrange que dans son décret, Napoléon ordonna au moins l’arrestation des généraux et officiers supérieurs[1]. L’empereur recommandait de ne souffrir dans le pays aucun des princes de la famille déchue, pas même les femmes. Surtout on devait s’appliquer à bien faire comprendre aux populations que c’en était fait pour jamais de leurs anciennes dynasties. On devait préparer un projet de mise à la retraite des anciens officiers et envoyer à l’empereur la liste des pensionnaires électoraux. Guillaume avait prêté environ 16 millions à ses sujets, Napoléon voulait les encaisser pour son compte ; pour faciliter le remboursement, il accorderait aux débiteurs une bonification de 10 pour 100. « Enfin, ajoutait-il, s’il y a quelque chose à faire pour être utile à cette population et la contenter, telle que la suppression de quelque droit onéreux, ayez soin de m’en informer… On peut traiter le pays avec douceur ; mais, s’il y a le moindre mouvement quelque part, faites un exemple terrible. Que le premier village qui bouge soit pillé et brûlé, que le premier rassemblement soit dispersé, et les chefs traduits à une commission militaire[2]. »

On put juger de l’esprit qui animait l’ancienne armée hessoise lorsque dans les premiers jours de novembre elle fut obligée de livrer ses armes et ses chevaux. On vit les soldats briser leurs fusils et les officiers leurs épées. Ces militaires, qui avaient fait tant de campagnes en mercenaires, qui en Amérique, en Hollande, en France, avaient combattu la liberté des peuples à la solde des despotes, étaient aussi fiers de leurs drapeaux qu’aucune armée européenne. Ils s’indignaient que des conscrits les eussent, pour ainsi dire, vaincus sans combat. Ils enviaient les Prussiens, qui du moins à Iéna avaient pu lutter honorablement. Le peuple des campagnes et d’une partie des villes partageait leurs haines et leurs regrets. Cette population, si fière dans sa dégradation séculaire, s’irritait des charges de la guerre, quelque adoucies qu’elles fussent par la modération et la prudence de Lagrange.

Celui-ci était dans une situation assez critique ; comme plus tard le roi Jérôme, il se trouvait en quelque sorte isolé entre la grande armée, qui poursuivait sa marche sur la Vistule, et la frontière française, où Kellermann, gouverneur de Mayence, ne voulait et ne pouvait s’occuper que de la grande armée. Toutes les forces dont disposait Lagrange n’étaient que des troupes qui passaient : conscrits qui allaient se former, cavaliers qui allaient se monter, ré-

  1. Correspondance de Napoléon ier, t. XIII, p. 473.
  2. Correspondance de Napoléon ier. — Lettres des 5,12 novembre, 3 décembre 1806. — T. XIII, p. 588, 597, 644 ; t. XIV, p. 32.