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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/546

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des exercices du corps qui ne rappelle au lecteur des mémoires d’Alfieri la triste et ardente jeunesse de Byron. » Tous les deux en effet aimèrent les femmes, les chevaux et les chiens, quittèrent leur patrie en fugitifs, et mêlant l’action à la poésie, occupant le monde au moins autant de leur personnage que de leurs œuvres, furent de grands comédiens devant les hommes. Là seulement est le véritable trait de ressemblance. Pour le reste, amour de la liberté, républicanisme, on pourrait aussi bien leur comparer Chateaubriand et tous les beaux esprits qui de tout temps se sont prélassés de la sorte, flagellant les princes et caressant le peuple d’un air charmant, despotes par nature et s’attaquant au despotisme, qu’ils pratiqueraient demain au pouvoir. Servir la liberté, sublime tâche qui s’accomplit moins bruyamment! Cet amour-là, comme les autres, veut des cœurs modestes, charitables, dévoués au prochain; les Alfieri, les Byron, n’aiment que leur gloire : tout en eux, jusqu’à leur martyre, se rapporte à l’orgueil personnel; plaignons-les, mais ne nous plaignons pas, car cette féroce vanité, mobile suprême de leurs actions, leur a fait produire leurs chefs-d’œuvre, et c’est surtout par ce qu’ils nous laissent que les grands esprits servent à la cause de l’humanité.

Lord Byron n’eut jamais que ce qu’on appelle des connaissances, il n’eut point d’amis. Entre tous ces cliens, familiers, compagnons de voyages et de plaisir qu’il traînait à sa suite, vous n’en citeriez pas un qu’il fût allé chercher de son propre mouvement. Si toute renommée a ses courtisans, quelle attraction n’exercera pas la royauté d’un poète à la fois grand seigneur et dandy ! Se réclamer de lord Byron, s’agiter dans l’orbite d’un tel astre! Lui, comme tous les potentats, se laissait faire, rendait négligemment le salut, le sourire, la poignée de main, et ne se tenait pas davantage pour engagé. Spéculer sur les bonnes grâces d’un homme à la mode est assurément un acte moins dégradant que de tirer sur la bourse d’un financier, mais cela suffît pour vous classer un individu. On n’est jamais l’égal d’un homme dont on attend quelque chose; or l’amitié ne saurait exister qu’entre égaux. Shelley seul eût été capable de tenir cet office d’ami et de porter plus tard un témoignage véridique. La mort s’y opposa, et c’est au contraire à lord Byron qu’échut l’occasion de parler de Shelley. « Encore un de mort, écrit-il en revenant de voir la flamme du bûcher consumer les derniers restes de Shelley, — encore un homme que le monde aura lâchement, outrageusement méconnu. Shelley fut le meilleur des hommes, le moins égoïste que j’aie jamais rencontré, un homme qui sacrifia tout son bonheur et tout son bien aux autres ! » Pauvre Shelley, son existence fut la personnification du poète moderne!