Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/537

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


justicier avait sous la main. Byron, averti, sauva la sienne par la fuite, et il n’était que temps. — A Venise, ces désordres offraient moins de péril, mais le diable n’y perdait rien. Spectacle aussi navrant que pittoresque, ce grand seigneur, ce fier génie entouré d’odalisques consumait ses nuits dans la débauche. Je m’étonne que Delacroix n’ait point fait d’un pareil sujet quelque splendide pendant à son Tasse dans la maison des fous. Peut-être bien y songea-t-il; mais Delacroix était trop de son époque pour se représenter et représenter jamais lord Byron autrement que par ses beaux côtés. Il n’en voulait qu’au Giaour vainqueur d’Hassan, qu’à Ghilde-Harold, don Juan, Manfred, Caïn et Lara. A cette période toute de fanfares et d’illustrations, les dehors suffisaient; on se payait de mise en scène, de couleur locale; on peignait l’orgie, les lustres embrasés, la vaisselle d’or, les femmes demi-nues ruisselantes de pierreries, sans réfléchir que le vrai tableau n’était point là, et que ce qu’il aurait fallu peindre, c’était la défaite même de cette âme au sein de ses apparens triomphes, la dégradation anticipée de cette superbe nature cachant déjà les misères physiques de la pauvre humanité sous un hautain sourire d’ange déchu. Ces attitudes, qui, traitées comme elles le méritaient de simples défaillances morales, n’auraient pu qu’affliger l’opinion, furent présentées par les arts et par la critique comme l’inévitable attribut de toute grandeur intellectuelle; les faiblesses, les vices d’un homme s’appelèrent sa destinée. Ceux-là qui peut-être n’eussent pas demandé mieux que de se laisser vivre, pour faire croire à leur génie, s’inoculèrent complaisamment le virus dont ils devaient mourir. Du grand au petit, tout le monde pose : celui-ci sur le bûcher de Sardanapale, celui-là dans les nuages du Thabor, tel autre dans le cabaret de Lantara. Partout la note résonne au-dessus du ton, s’enflant, se rengorgeant. Nul n’est au fond l’homme qu’il veut paraître; on a pris son personnage, on s’y tient, mécontent parfois de n’en pouvoir changer. Tout le monde parle pour la galerie. Childe-Harold pousse un cri de révolte, Lamartine y répond par de religieuses remontrances. Quand le doute ose élever si haut la voix, comment la foi se tairait-elle, comment oublierait-on qu’elle aussi peut servir de prétexte à de beaux vers? Entre le mauvais ange et le bon, il n’y avait déjà plus à choisir : le défi offrait à la réplique une occasion fameuse, le poète des Méditations s’en saisit aussitôt; qui pourrait cependant répondre qu’il n’eût pas mieux goûté l’autre rôle? La Chute d’un ange et certaines pages des Girondins sont là pour démontrer que les scènes d’horreur et de volupté ne répugnaient pas plus à Lamartine qu’au chantre du Giaour et de Manfred. Entre ces deux nobles natures, la dissonance n’existe qu’en vertu des circonstances et parce qu’un duo ne se chante pas à l’unisson; mais d’homme à homme, de poète