Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/532

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ce Davies, intelligence en effet remarquable et caractère supérieur, homme d’esprit partout, sachant boire et sachant agir, ce joyeux et solide compagnon de plaisirs et d’infortunes, qui, dans un souper avec Byron, où disparaissaient douze bouteilles de vin du Rhin, ni plus ni moins que dans les tragiques aventures du divorce, payait largement de sa personne comme de son dévoûment, cet aimable et courtois Scrope Davies, il nous souvient de l’avoir jadis rencontré à nos premiers pas. Quelle verve encore chez ce vieillard, que de clartés, de flammes, d’aperçus, et, quand il se mettait à vous parler de son ami lord Byron, quel répertoire d’observations rapides, nettes, épigrammatiques, vivantes, sur les hommes et les choses de ce temps! Jamais la société de Londres n’avait connu semblable éclat. Cette période de 1810 à 1820 fut un moment unique pour la capitale. La guerre continentale, puis la paix, avaient amené là toute la sainte-alliance; gens d’épée et de lettres, diplomates, philosophes et beaux esprits, affluaient comme vers un centre. A côté du prince régent et de ses compagnons menant la débauche à grandes guides se groupaient les talens et les illustrations. L’Ecosse envoyait Scott, Jeffrey, Erskine; l’Irlande, Sheridan, Grattan et Moore; les rigueurs du gouvernement impérial y exilaient Mme de Staël; et, pour faire accueil à tant de nobles hôtes, l’Angleterre fournissait aussi son contingent : les Canning, les Holland, les Brougham, les Gifford, les Campbell et bien d’autres qui brillaient dans la politique, les sciences, les arts. Et les femmes? où trouver des noms plus aimables à citer : lady Caroline Lamb, lady William Russell, lady Adélaïde Forbes, la princesse de Galles, lady Jersey? Byron, qui les fréquentait alors dans l’ivresse du cœur, les chanta plus tard dans l’amertume et l’ironie. « Que sont devenues lady Caroline et lady Frances? Divorcées sans doute ou à peu près! » Existence de high life et de poésie! Lara prend naissance au sortir d’un bal masqué; entre le grog chez Douglas Kinnaird et une première représentation de Kean, les pages du Giaour sont envoyées à l’imprimerie. Lord Byron était roi de la mode; son air dédaigneux, la coupe de ses habits, donnaient le ton. Cette aristocratie anglaise, toujours en quête d’une idole, se précipitait au-devant de ce nouveau fils de son adoption, d’autant plus recherché, adulé, qu’il se montrait plus arrogant. Il dîne un soir chez lord Holland. Toute la fashion sous les armes l’attendait, le guettait; Byron arrive tard, prend place à table et ne touche à rien. Les voisines de gauche et de droite s’étonnent d’abord, puis chuchotent; et la nouvelle, après avoir fait le tour du couvert, arrive à lady Holland, qui s’en émeut et gracieusement demande à son hôte la cause de cette abstinence. Byron répond en