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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/529

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reconnais; mais, dès que je vous trouve inférieurs, je le dis. Or c’est en quoi les voyages m’éclairent, et j’aurais pu rester un siècle à m’enfumer dans vos villes et à moisir aux brumes de vos campagnes sans en apprendre autant. » Peu à peu il renvoya toute sa suite, et s’habitua au service des gens du pays. Son fidèle Flechter est le dernier qu’il se décide à expédier, et les humoristiques observations consignées dans une autre lettre à sa mère au sujet du parti qu’il vient de prendre semblent grêler sur John Bull comme des pois de sarbacane. « Au bout du compte, je n’ai nul besoin de lui, il ne m’aidait en aucune façon ; puis ses éternelles lamentations sur le manque de bière et de bœuf, son mépris stupide et bigot pour toute chose étrangère, son incorrigible incapacité d’apprendre les plus simples expressions d’une langue quelconque, le rendaient, comme tous les domestiques anglais, embarrassant au dernier degré. Il fallait d’abord s’expliquer pour lui, et si vous saviez le reste : les pilaws qu’il ne pouvait manger, les vins qu’il ne pouvait boire, les lits où il ne pouvait dormir, les chevaux qui le faisaient choir, et pour comble de misère point de thé! Après tout, c’est un honnête garçon, et sur terre chrétienne assez capable, mais en Turquie! Dieu me pardonne! mes Albanais, mes Tartares et mes janissaires travaillaient autant pour lui que pour nous, ainsi que peut le certifier Hobhouse. » Arrêtons! ce fier voyage, gardons-nous de le traduire en prose; de trop beaux vers l’ont immortalisé, ce voyage-là : c’est Childe-Harold ! L’âme de Byron, que le romantisme des montagnes d’Ecosse avait de bonne heure préparée à la rêverie, s’ouvrait aux radieuses impressions d’un monde tout nouveau. Sur ces antiques promontoires de la Grèce, quelles visions l’attendaient, quelles images lui souriaient du sein de ces nuages roses où le regard plonge sans fin, et quelles harmonies dans les flots bleus et parfumés de cette mer ionienne! Là pour la première fois l’homme respire, là surgit le poète. On dirait que ce misérable cortège de vanités, de préjugés, de ridicules, dont il marchait environné, s’est dissipé subitement à l’influence magique de ce sol où chaque pierre lui parle de Phidias, de Périclès et d’Alexandre. Le champ de sa pensée devient plus libre, s’élargit; lui-même se relève, goûte l’apaisement; inspiré, le voilà presque heureux. La stance de Childe-Harold a des sonorités locales, et vous rappelle le brisement mélodieux de la vague au cap Sunium. Ainsi murmuraient les vieux chênes de la forêt de Dodone, ainsi chantait la source que faisait jaillir du rocher le sabot de Pé:gase. « Antique et superbe Athènes ! où sont-ils les magnanimes fondateurs de ta puissance? Ils ont fui d’un rapide essor, songe des temps évanouis! Eux, toujours les premiers au but où souriait la