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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/52

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la société où il n’y a point d’héritage, point de vente ou d’achat de terres, le désir de s’enrichir et de changer sa condition n’existe guère. Chacun trouve dans le groupe de la famille de quoi vivre comme ont vécu ses aïeux, et il n’en demande pas davantage. Ces règlemens d’hérédité qui donnent lieu entre parens à tant de contestations, cet âpre désir du paysan qui se prive de tout pour arrondir sa propriété, cette inquiétude du prolétaire qui n’est pas assuré du salaire du lendemain, ces alarmes du fermier qui craint qu’on ne hausse son fermage, cette ambition de s’élever à une position supérieure, si fréquente aujourd’hui, toutes ces sources d’agitation qui troublent ailleurs les âmes sont inconnues ici. L’existence? s’écoule uniforme et paisible. La condition des hommes et l’organisation sociale ne changent point; il n’y a pas ce que l’on appelle le progrès. Aucun effort vers une situation meilleure ou différente n’est tenté, parce qu’on ne s’imagine pas qu’il soit possible de changer l’ordre traditionnel qui existe.

Au point de vue juridique, chaque communauté de famille forme une personne civile qui peut posséder et agir en justice. Les biens immeubles qui lui appartiennent constituent un patrimoine indivisible. Quand un individu meurt, aucune succession ne s’ouvre, sauf pour les objets mobiliers. Ses enfans ont droit à une part du produit des fonds de terre non en vertu d’un droit d’hérédité, mais à raison d’un droit personnel. Ce n’est point parce qu’ils représentent le défunt, c’est parce qu’ils travailleront avec les autres à faire valoir la propriété commune, qu’ils participent à la jouissance de ses fruits. Nul ne peut disposer d’une partie du sol par donation ou par testament, puisque nul n’est véritablement propriétaire et n’exerce qu’une sorte d’usufruit. C’est seulement dans le cas où tous les membres de la famille sont morts, sauf un seul, que le dernier survivant peut disposer de la propriété comme il le veut. Celui qui quitte la maison commune pour s’établir ailleurs perd tous ses droits. La jeune fille qui se marie reçoit une dot en rapport avec les ressources de la famille, mais elle ne peut réclamer aucune part de la propriété patrimoniale. Cette propriété est, comme le majorat, le fond solide sur lequel s’appuie la perpétuité de la famille; il ne faut donc pas qu’elle puisse être réduite ou partagée.

Dans certaines parties de la Slavie méridionale, les coutumes qui régissent les communautés de familles ont reçu une consécration légale. La loi du 7 mai 1850, qui règle l’organisation civile des Confins militaires, a complètement adopté les principes de l’institution nationale; seulement ce qui est particulier aux Confins, c’est l’obligation de porter les armes, imposée à tous ceux qui dans les communautés ont droit à une part indivise du sol. C’est exactement la base du régime féodal. La terre appartient aux hommes seuls parce