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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/517

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LES DRAPEAUX FRANÇAIS.


Il vient de paraître un petit livre intitulé les Drapeaux français [1], qui contient un morceau d’histoire d’une originalité singulière. L’auteur s’est proposé de démontrer et démontre en effet que le drapeau aux trois couleurs est plus ancien que le drapeau blanc, et qu’il était en particulier celui de la maison de Bourbon. Ce qu’on appelle la tradition est ici en désaccord avec la réalité, et, comme cela est arrivé souvent, la politique a fait oublier l’histoire.

Les choses s’expliquent d’elles-mêmes. Clovis, marchant sur Poitiers pour combattre les Visigoths ariens, prit pour bannière à son passage par Tours la chape de saint Martin, qui était de couleur bleue. La première couleur des Français, si l’on peut se servir de cette expression en parlant des Francs, était donc le bleu. Sous la première et sous la seconde race, la chape de saint Martin reparut plusieurs fois à la tête des armées, et la bannière des premiers Capétiens, en changeant de forme, ne changea pas de couleur. Plus tard, les rois de France étant devenus, par l’adjonction du Vexin, avoués de l’abbaye de Saint-Denis, l’oriflamme, qui était le drapeau particulier de cette abbaye et dont la couleur était rouge, devint en quelque sorte le drapeau national, les rois conservant toujours leur drapeau particulier de couleur bleue parsemé de fleurs de lis d’or. A Bovines, la bannière royale de couleur bleue flottait à la tête de la chevalerie française, et l’oriflamme de couleur rouge était déployée en avant des bandes des communes. La croix rouge distingua les Français pendant les croisades; les Anglais portaient la croix blanche et les Flamands la croix verte. Quand l’oriflamme perdit de son prestige pour avoir trop souvent figuré dans les guerres civiles, on porta devant le roi deux bannières : l’une bleue, parsemée de fleurs de lis d’or, l’autre rouge avec des flammes d’or. Il n’y eut pas d’autres bannières royales au sacre de Charles VII à Reims. La bannière blanche était la bannière personnelle de Jeanne d’Arc. Ce qu’il y a de piquant, c’est qu’à Jarnac, sous Condé, à Coutras, sous Henri IV, les protestans avaient l’écharpe blanche, et les armées royales l’écharpe cramoisie.

Pour dire la vérité, le drapeau national est une idée moderne. Sous la féodalité, chacun portait ses couleurs personnelles. Depuis les milices permanentes, chaque compagnie et chaque régiment porta les couleurs de son capitaine ou de son colonel, et jusqu’en 1789 un grand nombre de corps gardèrent leur drapeau particulier. Il est vrai que la ville de Paris, dont la bannière était de couleur safran lors du siège des Normands, adopta ensuite le bleu et le rouge. Les partisans d’Etienne Marcel et du gouvernement des états-généraux portaient un chaperon mi--

  1. Les Drapeaux français de 507 à 1872, recherches historiques par le comite Louis de Bouille, accompagnées de cinquante drapeaux. Paris, Dumaine, 1872.