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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/499

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village cachaient leurs bras et crevaient de jalousie. — Elle s’appelait Laurette. J’ignore comment elle avait été élevée, mais elle s’attifait trop. Le matin, elle courait aux champs en jupon court et en basquine de soie, et revenait les mains chargées de fleurs, ruisselantes de rosée, en se balançant sur ses hanches comme une pouliche navarraise. Sa seule occupation était de fourbir les armes de son père; elle les faisait reluire jusqu’à s’y mirer comme dans une glace. Trickball ne s’apercevait de rien, tant il était joyeux d’admirer son enfant. Une fois pourtant il lui sembla qu’elle ne touchait que du bout des lèvres à sa cuiller d’étain. Il en eut du chagrin; deux jours après, il revint de la ville avec un couvert d’argent. Elle lui mit ses deux bras autour du cou. Le moyen avec cela de se fâcher contre elle? Un soir, Trickball essaya de la gronder; alors elle sauta sur ses genoux, et, rabattant ses longs cheveux sur sa figure, elle se mit à rire au travers. Quand cette fille-là riait, mon lieutenant, il n’y avait plus rien à faire. — Dès le lendemain de son arrivée, on avait jasé dans le bourg : c’est une coquette, répétait-on. Durant la semaine, les mauvaises langues allèrent leur train, si bien qu’on finit par dire que Laurette avait un amant. Le fait est qu’un jour, étant sur le seuil de ma porte, je vis un vendeur de pacotilles qui allait de maison en maison offrant sa marchandise. Laurette était à sa fenêtre. Elle piquait des œillets pourprés dans ses bandeaux noirs. En approchant de la maison de Trickball, le vendeur roula entre ses doigts une feuille de papier dont il fit une boulette, et, lorsqu’il passa sous la croisée, il envoya sa boulette en l’air, d’une chiquenaude, comme une bille, si adroitement qu’elle tomba juste sur les genoux de Laurette, qui rougit comme un coquelicot. Trois jours après, au crépuscule, Trickball arrêta un homme qui rôdait autour du hameau. L’heure était trop avancée pour qu’on le conduisît à Saint-Jean; aussi Trickball, se contentant de lui mettre les poucettes, l’enferma chez lui dans une chambre dont la garde me fut confiée. Le prisonnier était un grand garçon, bien fait, avec une petite moustache blonde et l’air doux et poli. Il m’offrit un cigare et me conta son histoire. Je finis par m’endormir. Le lendemain, Trickball me trouva garrotté sur ma chaise, avec un bâillon dans la bouche. L’homme était parti en laissant son nom gravé sur la table : Francesco Sevilla. Par dérision, il m’avait mis les poucettes, qu’il ôta. Dieu sait comment! Francesco, très redouté dans la Navarre, qu’il venait de quitter, sans doute pour laisser aux gendarmes le temps d’oublier ses méfaits, était peu connu dans notre canton, où il passait pour avoir donné dans sa vie plus de baisers que de coups de stylet.

Pour un luron de son espèce, remarquai-je à part moi, il s’est