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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/496

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qui revient à lui. — Excusez-moi, dit-il, j’étais fou! Ah! si vous saviez!.. Vous avez lu, n’est-ce pas? Dans ce journal?.. Excusez-moi, mon lieutenant. Vous m’excusez?

Je m’avançai en lui tendant la main, mais il ne)a prit pas, et fit simplement le salut militaire; puis, s’enveloppant dans sa capote d’uniforme, il jeta son mousqueton sur l’épaule et sortit. Je l’entendis siffler son mâtin. L’animal vint à lui en grondant, et quelques secondes après le bruit des souliers ferrés du gendarme se perdit dans le lointain.

Le lendemain, la pluie tombait à torrens. Trickball ne rentra que le soir, trempé jusqu’aux os. Il étendit son manteau devant la cheminée, et posant ses pieds sur les briques du foyer : — Je tiens la piste ! dit-il brusquement.

— Ah !

— Ce sera pour demain. Voulez-vous venir?

— Je craindrais de vous gêner.

— Du tout ! Tenez-vous prêt à trois heures du matin. — En parlant, Trickball démontait une carabine double de précision.

— Vous avez là un beau fusil ! m’écriai-je après avoir examiné les rayures des canons et le ressort des batteries. Vous le préférez à votre mousqueton ?

— Si je le préfère! Le mousquet, — il poussa le sien du bout de la botte avec mépris, — le mousquet n’est bon que pour un feu de cavalerie. Beaucoup de tapage ! peu de besogne ! Parlez-moi d’un joujou com.me celui-là, — et il épaula vivement son fusil double, — pour loger à deux cents pas du plomb dans la tête d’un isard à travers une fente de rocher. En me donnant cette carabine, mon colonel m’a dit : Trickball, tu as l’œil sûr et la main prompte. Il te manque une bonne arme; prends la mienne.

— Qui est ce colonel ?

— Celui du fort de Montrouge.

— Il a demeuré chez vous ?

— Pas chez moi; dans le hameau, avant la guerre;... mais je jase, et le temps vole. Reposez-vous. Je reviendrai tout à l’heure.

D’une botte de fougères, je me fis un oreiller, et je ne tardai pas A m’endormir profondément. Au moment où je me réveillai, Trickball serrait ses cartouches dans sa giberne. Trois heures sonnèrent à l’horloge de l’église. — En avant! dit le brigadier.

L’averse avait cessé, mais le sol était détrempé, et je glissais à chaque pas dans des flaques de pluie. Le vent soufflait par tourbillons. Les nuages déchirés tachetaient le ciel comme des flocons de fumée noire. La lune s’enfuyait derrière eux, et ses rayons faisaient briller comme de l’argent l’écorce des frêles bouleaux, échevelés