Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/448

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


instant qu’elle serait incapable de supporter ce nouveau poids. L’anxiété se peignit sur tous les visages. Après quelques instans d’hésitation, le brave petit bateau reprit son équilibre et s’éloigna lentement. Alors on entendit la voix de l’homme qui luttait contre les vagues. — Vous n’avez plus de place pour un seul homme? Sauvez-moi, je vous en supplie.

Houston le regarda, et à sa vue le sang se glaça dans ses veines. Il saisit une corde qu’il lança au naufragé en criant : — Coûte que coûte, je le sauverai.

— Colonel, dit Lynn, si vous ne tenez pas à votre vie, songez du moins à nous. — Un murmure menaçant s’éleva sur le pont. — Nous n’en voulons pas, dit l’équipage. Quel droit a cet homme d’exposer notre vie? ajouta la voix de ceux que Houston avait sauvés. Jetons-le lui-même par-dessus bord ; cela allégera le bateau.

Le naufragé était trop épuisé pour saisir la corde.

Il était visible qu’encore une minute et les vagues l’engloutissaient. Houston, qui suivait ses mouvemens, arracha une feuille de son carnet; il y traça quelques mots à la hâte et la remit à Lynn en disant : — Si je suis perdu, vous la remettrez à cet homme. — D’un côté le papier portait ces simples mots : « Adieu, ai-je enfin expié mes torts? Oubliez-moi et soyez heureuse. » Sur le revers du feuillet, on lisait : « Capitaine Anstruther, vous remettrez vous-même ce billet à... » Suivait l’adresse. Le colonel ôta son habit, et se jeta à la nage. Longtemps il lutta contre les vagues en fureur sans pouvoir atteindre l’épave à laquelle s’était cramponné le naufragé. Enfin il put saisir l’homme ; il attacha la corde autour de son corps, et lui dit en le poussant vers le yacht : — Vous lui direz que c’était pour l’amour d’elle.

Anstruther fut hissé presque sans connaissance sur le pont. Au même instant, une vague énorme emporta Houston loin du bateau, dans l’obscurité croissante. Vainement tous les yeux le cherchèrent, vainement l’Hirondelle parcourut en tout sens le lieu du sinistre, vainement les matelots appelèrent leur maître à cris répétés. Le sifflement du vent dans les cordages leur répondit seul. — Dieu ait pitié de son âme! dit Peter Lynn en essuyant une larme. Jamais un plus brave ne vécut. Puisse-t-il reposer en paix!

Pendant que les vagues du cap Horn déchiraient sur les rochers le cadavre du colonel Houston, l’Hirondelle sortait de ces parages dangereux, et poursuivait paisiblement sa route vers l’Angleterre.


ARVEDE BARINE.