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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/445

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ment à travers la fente des rideaux baissés. Tout à coup Cécile eut le sentiment que quelqu’un l’observait : elle leva la tête et resta pétrifiée d’effroi en reconnaissant le colonel Houston, qui s’écria d’une voix rauque : — Dieu tout-puissant ! les eaux ont-elles rendu leur proie ?

Il s’avança vers elle, la figure bouleversée par l’émotion. Saisissant les mains de Cécile, dont les fleurs se répandirent à terre, il l’attira vers lui, et il la tint pendant quelques minutes pressée sur sa poitrine. La petite reine baissait la tête, tandis que Houston la regardait avec une sorte d’avidité passionnée. à prit la parole d’une voix brisée par l’émotion. — Comment avez-vous pu faire cela? comment avez-vous eu le cœur de le faire? Avez-vous pensé à ma souffrance, à mon angoisse, à mon désespoir, à mes remords? car au fond de mon cœur je m’accusais d’être votre meurtrier! Oh! femme! vous que j’aimais et que j’aime toujours, avais-je mérité ce châtiment ?

Le ton douloureux de sa voix, le tremblement qui agitait tout son corps, témoignaient de ce qu’il avait souffert. Cécile le comprit; elle se laissa glisser à ses pieds, et murmura à genoux : — Pardon ! j’ai eu tort, j’ai été cruelle; je n’avais pas pensé au chagrin que vous auriez. Je vous en supplie, pardonnez-moi!

— Je suis persuadé, répondit-il avec douceur, que vous n’avez pas pensé à moi, car vous m’avez causé la plus grande douleur que jamais femme ait causée à un homme; mais je vous ai pardonné depuis longtemps, avant que vous me l’ayez demandé. Au nom de tout ce que j’ai souffert, au nom des tortures que vous m’avez infligées, vous êtes pardonnée. Croyez-vous que, quand on aime comme je vous aime, on puisse ne pas pardonner? — à se baissa et releva Cécile ; il la tenait et il la regardait silencieusement, n’osant céder au désir ardent qu’il éprouvait de la serrer sur son cœur.

— Ayez pitié de moi! dit enfin Cécile. J’ai eu tort de consentir à vous épouser, même pour faire plaisir à mon père; mais j’étais si malheureuse! Ayez pitié de moi, et laissez-moi partir.

— Que j’aie pitié de vous!.. Oh! ma bien-aimée, n’est-ce pas moi qui ai le plus souffert? Mon sort n’a-t-il pas été plus cruel que le vôtre? Vous êtes femme et bonne, ne me repoussez pas, Cécile! Laissez-vous fléchir!

— Je ne le peux pas. Que ne me suis-je réellement noyée! ce serait fini, et vous m’auriez oubliée.

— Taisez-vous ! Si vous vous doutiez de ce que c’est que de croire que la femme qu’on adore s’est tuée pour ne pas être à vous, vous ne rappelleriez pas ces choses. Écoutez-moi. Plutôt que de vous voir de nouveau ces horribles idées, j’aime mieux vous quitter, ne jamais vous revoir, ne jamais revenir, à moins que vous ne m’appeliez.