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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/443

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Cécile poussa un cri perçant et se jeta sur le mort.

Son mari essaya doucement de l’emmener; elle le repoussa violemment. — Laissez-moi seule avec lui. Si vous restez, je deviendrai folle ! — Folle, répéta-t-elle en pressant ses deux mains sur son front; je crois que je le suis déjà.

C’était donc pour en arriver là que Houston avait tant combattu! Au premier moment, il pensa que mieux eût valu pour lui n’être jamais né que d’atteindre son but de cette façon. Il sortit. Bientôt il reprit un peu de courage; le cœur humain est si prompt à espérer! Elle était à lui; il l’aimerait tant qu’elle finirait par en être touchée.

L’enterrement eut lieu. Quand tout fut fini, les amis de Cécile lui remontrèrent doucement la nécessité de prendre un parti. Elle était la femme du colonel, il avait des droits sur elle, il fallait se résigner et se soumettre à son sort. Aux premiers mots, elle se révolta; lorsqu’elle eut mieux compris sa position, elle se contenta de répondre: — Demain, le colonel Houston connaîtra ma décision. — Elle ne l’avait pas revu depuis la mort de son père; elle pria qu’on la laissât, elle était fatiguée, elle avait besoin de repos.

Quand elle se vit seule, elle se leva, elle prit une feuille de papier, sur laquelle elle écrivit quelques mots, et elle la mit sous enveloppe à l’adresse du colonel Houston. Elle plaça ce billet en évidence sur la table, mit dans sa poche une petite somme d’argent, — tout ce qu’elle possédait, — couvrit son visage d’un voile épais et prit son chapeau de jardin. Il était environ neuf heures du soir; la nuit était profonde. La pauvre fille ouvrit la porte avec précaution et regarda dans la rue ; tout était silencieux. Cécile se glissa dehors sans bruit et se dirigea rapidement du côté de la rivière. Arrivée à la berge déserte, elle jeta son chapeau dans l’eau. Le courant l’emporta et le rejeta un peu plus bas sur la rive. Alors elle mit le vieux chapeau qu’elle portait à la main, prit un chemin de traverse et gagna la station la plus voisine. Quelques heures plus tard, elle s’embarquait pour l’Angleterre. Elle était morte pour tous, morte et libre. Qu’allait-elle devenir? Son intention était de se rendre à Londres, pensant qu’elle serait mieux cachée là que partout ailleurs. Tout en formant des projets d’avenir, appuyée sur le bastingage, elle ôta de son doigt l’anneau nuptial et le laissa tomber dans la mer.

Peut-être le courage lui aurait-il manqué au milieu de son entreprise, si elle avait pu voir le visage du colonel lorsque le lendemain matin il trouva la maison vide. Il ouvrit d’une main tremblante la lettre qui lui était adressée. Le billet contenait ces seuls mots : « Oubliez et pardonnez; adieu! » — Que veut-elle dire? Où est-elle allée? cria Houston en tendant le papier à Villars, qui l’avait