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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/440

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si aigri par le chagrin î Donnez-moi du temps et de l’espoir, et je vous ferai voir que je vaux mieux que je n’en ai l’air. Pour vous plaire, je changerai. Tout ce que je vous demande, c’est de me permettre d’essayer.

— Non! cela ne servirait qu’à augmenter vos regrets quand il nous faudrait rompre. Colonel Houston, écoutez-moi. J’ai juré devant Dieu que vous n’obtiendriez jamais de moi une parole d’amour. Laissez-moi passer; considérez ma réponse comme définitive, et ne me reparlez jamais de cela.

— Allez! dit-il en lâchant les rênes du cheval. Aussi longtemps que je vivrai, je vous aimerai et je tâcherai de vous obtenir.

Elle s’éloigna au petit galop sans même écouter ses derniers mots. Houston resta immobile, la dévorant des yeux, jusqu’au moment où elle disparut. Alors il poussa un profond soupir, s’assit, et tomba dans une rêverie douloureuse. Le soleil baissa, les ombres de la nuit envahirent le sentier solitaire; Houston était toujours là. Cécile se réjouit de ne pas voir le colonel à son thé; elle espérait s’être délivrée de lui pour toujours.

Le lendemain et les jours suivans, il revint; sa douceur, son air soumis, montraient combien il était déterminé à persévérer.

Levestone désirait ardemment que sa fille acceptât le colonel, car c’était à ses yeux le seul moyen de rompre le mariage avec Anstruther. Son désir s’accrut au point de devenir une idée fixe à la suite d’une chute dangereuse. Il ne mourut pas sur-le-champ, mais il tomba dans un état de langueur qui faisait présager une fin prochaine. Levestone n’avait ni fortune ni famille. à envisageait avec effroi l’isolement et la détresse qui attendaient sa fille après sa mort, et il s’attacha obstinément à l’idée d’assurer l’avenir de Cécile en la mariant au colonel. à éprouvait d’ailleurs une affection réelle pour Houston, qui l’avait secouru au moment de l’accident, et qui n’avait cessé depuis lors de l’entourer de soins et d’attentions avec une douceur et une patience que Cécile elle-même était forcée d’admirer. L’amour inspirait à l’impétueux colonel des délicatesses féminines; il était devenu aussi discret et aussi réservé qu’il avait été audacieux et entreprenant, et, loin d’importuner la petite reine de sa présence, il évitait de lui imposer sa société. Levestone essayait de temps en temps d’amener sa fille à prendre un parti qui lui semblait le seul raisonnable. Elle résistait à ses prières avec une douce fermeté. Cependant les semaines s’écoulaient, et le malade s’affaiblissait rapidement. Le colonel entra un matin de meilleure heure que de coutume dans la chambre de Levestone. à avait un air singulier, et on le vit aller et venir avec agitation, répétant ses questions sans écouter les réponses. Cécile