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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/431

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parce que vous n’avez pas une seule bonne raison, une seule preuve à me donner. S’il vous a déplu, je vous supplie de lui pardonner. Vous ferez cela pour moi, n’est-ce pas, colonel? dit-elle d’un ton caressant en levant vers lui ses yeux profonds.

Son insistance irritait et touchait à la fois le colonel ; s’il s’était agi de tout autre qu’Anstruther, il aurait répondu sans hésiter : Entendre, c’est obéir; mais cet homme qu’il détestait d’autant plus qu’il avait été plus injuste pour lui, cet homme dont elle plaidait la cause parce qu’elle l’aimait,... non, ce n’était pas possible... Une idée insensée traversa son esprit. S’il lui demandait sa main en échange de la grâce d’Anstruther? Il n’osa pas; le courage lui manqua. Il considérait ce doux visage levé vers lui avec une expression suppliante, et il sentait que, pour être plaint par la petite reine, il se soumettrait volontiers à tout ce que souffrait son rival.

— Miss Levestone, reprit-il froidement, je regrette de vous voir prendre un intérêt si vif à ce monsieur. Quelque peine que j’éprouve à vous refuser, il ne m’est pas permis d’agir autrement. Tout ce que je vous promets, c’est d’être le moins sévère que je le pourrai pour un aussi mauvais officier.

— Très bien, répliqua-t-elle tristement. C’est la première fois que j’essuie un refus.

Cela le piqua; cependant il tint ferme, espérant que, lorsqu’il serait débarrassé de son rival, — ce qui ne tarderait guère, — il regagnerait la faveur de la petite reine en la consultant sur tout et en satisfaisant tous ses caprices.


III.

Comment il est possible qu’un officier, connu depuis quinze ans dans un régiment où il est aussi estimé qu’aimé, soit tout d’un coup, sur le dire d’un homme qui est son ennemi déclaré et d’après le témoignage d’un palefrenier, accusé d’une action honteuse, condamné par ses plus vieux amis et cassé sans qu’une seule voix s’élève pour prendre sa défense, c’est ce qu’on ne comprendrait pas, si on ne savait combien sont incommensurables la légèreté et l’égoïsme des hommes. Toujours est-il qu’un beau matin le capitaine Anstruther eut à répondre de l’accusation d’avoir empoisonné le cheval du colonel un jour de course pour assurer le succès du sien, qu’il fut déclaré coupable et chassé du régiment à la grande joie de Houston. Il faut dire, à la décharge de celui-ci, qu’il croyait à la culpabilité de son ennemi, et que tous les autres officiers, à la réserve de Villars, se rangèrent à son avis avec une facilité qui devait naturellement le fortifier dans son opinion. Le jeune Hedworth seul, si longtemps l’objet de l’antipathie d’Anstruther, soutint énergi-