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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/430

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pagne sans soupçonner le danger qui pouvait en résulter pour lui-même, ne fut pas longtemps à s’apercevoir que la conquête de la petite reine n’était pas aussi facile qu’il se l’était imaginé; il n’en devint que plus ardent. Convaincu qu’Anstruther faisait seul obstacle à son triomphe, il eut recours à tous les moyens pour se délivrer de ce rival détesté. Il imagina d’attaquer miss Levestone en sa présence dans l’espoir de provoquer chez Anstruther un accès de colère qui l’amenât à manquer de respect à son chef. Le colonel avait trouvé le point sensible : Gérald prenait la défense de Cécile avec un emportement de bon augure.

Les autres officiers, indignés du traitement que Houston faisait subir à un camarade aimé et estimé de tous, se décidèrent à en parler à leur reine, que cette communication jeta dans un grand trouble. Cécile se reprocha amèrement d’avoir traité si bien le persécuteur de celui pour lequel elle aurait donné sa propre vie. Il avait flatté sa vanité, et elle s’y était laissé prendre! En tout cas, elle se promit de réparer sa faute. Elle parierait au colonel, elle tâcherait de découvrir en quoi Anstruther l’avait offensé, et elle solliciterait la grâce du coupable. Elle était résolue, elle n’avait pas peur de Houston; cependant, quand vint le moment de parler, l’émotion la gagna. Elle dissimula de son mieux son trouble, et demanda au colonel d’un ton indifférent: — Où est Anstruther?

— Anstruther? dit Houston en affectant de se souvenir à peine qui était Anstruther; je crois qu’il est aux écuries.

— Depuis quelque temps, je ne le vois plus; c’est un de nos plus vieux amis, et il nous manque beaucoup. Quelqu’un me disait l’autre jour qu’il était accablé de corvées. Voyons, colonel, ne pourriez-vous pas lui faire grâce de quelques-unes?

— Il mérite les corvées que je lui donne. Votre ami est, — pardonnez-moi de vous le dire, — l’être le plus paresseux, le plus négligent, le plus sot et le plus impertinent que j’aie rencontré de ma vie. Je voudrais bien ne pas vous refuser, mais vraiment ce que vous me demandez n’est pas possible. Si je laissais sa conduite impunie, tout le régiment en ferait autant.

— Qu’a-t-il fait?

— Ce qu’il a fait? répondit le colonel un peu embarrassé. Que voulez-vous que je vous dise? vous ne comprendriez pas : les demoiselles n’entendent rien à ces sortes de choses. C’est un vilain personnage, qui n’a pas de principes, et qui, j’en suis sûr, commettra quelque sottise un de ces jours.

Cécile rougit en entendant traiter de la sorte celui qu’elle aimait; la fausseté évidente du colonel la révoltait. — Ce n’est point parce que je suis une femme que vous ne voulez pas me répondre. J’ai été élevée au régiment, je connais le service aussi bien que vous; c’est