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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/419

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esprit les histoires des méchantes langues de l’endroit, et, à force de les retourner dans sa tête, il arrivait à leur donner une importance dont ceux qui les avaient inventées auraient été eux-mêmes surpris. La petite reine, dont la vie était une fête perpétuelle, et qui ne rencontrait autour d’elle que sympathie et indulgence, se préoccupait peu des commérages; elle s’inquiétait uniquement de ce que pouvait en penser son ami Gérald. Elle ne l’avait pas revu depuis son accident, et elle songeait beaucoup à lui, beaucoup plus que la prudence ne l’exigeait.

Le 16e dragons avait reçu l’ordre d’embarquer pour l’Angleterre. Sur la demande de leur reine, les officiers organisèrent un grand pique-nique d’adieu, auquel fut conviée toute la société de ***. Cécile aurait désiré qu’on put retarder assez la fête pour permettre à Anstruther d’y prendre part. Le docteur ayant déclaré péremptoirement que son patient ne bougerait de sa chambre avant le jour de l’embarquement, force fut de se résigner. On prit jour, et on se donna rendez-vous à un vieux temple en ruines situé dans les environs de ***.

Une longue file d’équipages se dirigeait vers le temple de Poonach. La voiture qui contenait Levestone et sa fille était conduite par un jeune officier nouvellement arrivé au régiment, Hedworth Villars. Villars était affligé de ridicules qui, au premier abord, quand on ne le connaissait pas, le faisaient juger défavorablement. Il était très fier de sa personne, et en particulier de ses pieds et de ses mains; on l’accusait même de porter deux paires de gants superposées pour préserver la blancheur de sa peau. Persuadé qu’il était le point de mire de toutes les demoiselles à marier, il se plaignait des persécutions des mamans avec une fatuité naïve. Du reste, il était dédaigneux et difficile comme il convient à un homme qui a fréquenté le grand monde, et lorsqu’en arrivant au 16e dragons il trouva tous les officiers soumis au joug d’une petite fille qui n’avait jamais vu Londres, il prit ses camarades en profonde pitié et ne le leur cacha pas. Au bout d’une semaine ou deux, le jeune Villars était le plus à plaindre du régiment; non-seulement il avait subi comme les autres le charme de la petite reine, mais, n’étant pas accoutumé à ses allures franches et vives, ayant de plus une très haute idée de son propre pouvoir de séduction, il interpréta tout de travers l’accueil cordial qui lui fut fait par Cécile, et il en conçut des espérances qui devaient lui occasionner la première déception de sa vie.

Retournons au pique-nique. Les invités arrivent. Des groupes se forment en attendant le dîner. Le colonel Meredith et Levestone s’asseyent à l’ombre et allument leur cigare; Cécile et Villars se dirigent vers le temple hindou. Ils pénétrèrent au milieu des ruines, admirant les bizarres sculptures des murs délabrés que la vigoureuse