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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/358

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trigue, et entend maintenir Choiseul au poste important qu’il occupe ; Bernis, revenant à la charge, accable de mémoires pathétiques et d’observations suppliantes le roi et Mme de Pompadour. Ingénieux à se rendre impossible, il étale ses infirmités, il fait valoir son insuffisance, s’excuse de ses ambitions passées comme d’une faute involontaire, et pousse jusqu’aux dernières limites de l’humilité et de l’abaissement la passion de n’être plus ministre. On jugera de son style mortifié par l’extrait suivant, qui est du 4 octobre 1758. « Je vous envoie, madame, le mémoire que vous m’avez demandé pour le roi. Vous pouvez le regarder comme mon testament ; il n’y a pas un mot que je ne pense. On me connaîtra quelque jour, et on me rendra justice. Jamais homme n’a été plus attaché au roi et à l’état que je le suis. J’ai fait trop vite une grande fortune, voilà mon malheur. Vous savez combien de temps vous m’avez persécuté pour sortir de mon obscurité. Ce n’est pas ma faute si je suis arrivé aux honneurs. Je ns désire que le bonheur du roi et la gloire de la nation, mourir au bout de cela ou vivre tranquille avec mes dindons. Voilà tous mes vœux ; mais réellement je n’en puis plus. » Deux jours après, nouvelles plaintes, nouvelles instances ; on attendait pour lui en ce moment-là le chapeau de cardinal, il offre d’y renoncer ; il dépêchera, s’il le faut, un courrier à Rome pour arrêter le chapeau, ou donnera sa parole au roi de ne pas l’accepter. « Je vous avertis, madame, et je vous prie d’avertir le roi que je ne puis plus lui répondre de mon travail. J’ai des coliques d’estomac affreuses ; j’ai la tête perpétuellement ébranlée et obscurcie. Il y a un an que je souffre le martyre. Que le roi prenne un parti ; je n’ai plus la force, ni la santé, ni le courage de soutenir le poids des affaires. Je vois où nous allons, je ne veux pas me déshonorer. » Ce même jour, 6 octobre, il priait Mme de Pompadour de remettre au roi une longue lettre qui contenait sa démission, et rassemblait pour une tentative suprême les moyens déjà connus de cette singulière cause, plaidée avec une si étrange éloquence, et bien digne de figurer à titre d’exception dans l’histoire des ambitions politiques. Nous en détacherons quelques passages. « Le bien de vos affaires, sire, m’occupe uniquement, j’oserais même dire qu’il m’affecte trop. J’ai l’esprit frappé des suites de cette guerre. Le manque de parole pour les engagemens pris et les subsides promis m’a déshonoré et décrédité, j’en ai le cœur flétri. Avec de l’honneur, sire, il est impossible à un gentilhomme de vivre dans cette situation : mon esprit se trouble, souvent même je suis incapable du moindre travail ; je passe mes nuits dans des souffrances et des agitations auxquelles il m’est impossible de résister plus longtemps. J’ai le foie attaqué, je suis menacé tous les jours d’une colique hépatique… Les qualités du duc de Choiseul lui donnent des titres