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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/324

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officiers de la couronne et de tous leurs gens. Ils voulurent administrer eux-mêmes le sacrement. Le roi servit le pain aux convives, sa femme versa le vin; mais, pendant ces agapes, il aperçut un étranger qui n’avait point revêtu la robe nuptiale, et, jugeant que ce ne pouvait être qu’un nouveau Judas, il le poussa hors de l’assistance, lui trancha de sa propre main la tête, puis après cette féroce exécution revint tout joyeux reprendre place à la table du festin. Ces actes de démence sanguinaire, Bockelsohn les accomplissait sous les dehors d’une piété qui en imposait au peuple. On parlait dans la villa d’une certaine femme qui se vantait qu’aucun homme n’avait jamais réussi à gagner son cœur ni à triompher de sa vertu. Le roi, qui n’aimait pas ce genre d’indépendance, la désigna pour devenir l’une de ses épouses, et elle dut se soumettre à son caprice; mais elle ne put surmonter l’aversion que lui inspirait son sultan : peu de temps après avoir partagé sa couche, elle lui déclara qu’elle n’entendait plus demeurer dans son sérail, et lui rendit son présent de noces. Bockelsohn affecta de voir dans cette conduite la plus criminelle des révoltes contre l’autorité qu’il tenait de Dieu; il s’empara de l’épouse rebelle et la mena lui-même sur la place du marché, où il la décapita et poussa le cadavre de son pied. Les fidèles épouses qui assistaient à cette exécution entourèrent alors le roi-prophète et entonnèrent le Gloria in excelsis. De pareilles atrocités auraient en d’autres temps fait horreur dans Münster; mais le sens moral était aboli chez une population nourrie des plus pernicieux enseignemens. La conduite sanguinaire de Jean de Leyde ne faisait que développer chez elle des instincts à l’unisson des siens. Une femme frisonne venue de Sneck, nommée Hille Feike, après avoir entendu lire pendant le repas l’histoire de Judith, s’imagina qu’elle était appelée à renouveler son action héroïque, et, vêtue de ses plus beaux atours, elle sortit de Münster et se dirigea vers le camp de l’évêque, supposant qu’il ne serait pas moins accessible à ses charmes qu’Holopherne ne l’avait été à ceux de la belle Juive. Les assiégeans ne lui laissèrent pas le temps d’arriver jusqu’au prélat : elle fut arrêtée, interrogée; elle avoua hardiment son dessein, et paya de la vie sa témérité.

En présence d’une telle exaltation chez les habitans de Münster, le blocus était insuffisant pour amener la réduction de la ville. L’évêque le comprenait, et, avant que le désordre en fût venu à cette extrémité, il avait décidé de tenter un assaut. Le 30 août, à cinq heures du matin, la grosse coulevrine hessoise, qu’on avait surnommée le Diable, donna le signal. Les lansquenets prirent leurs positions, et, voyant que les assiégés ne bougeaient pas, s’avancèrent jusqu’aux palissades et aux bords des fossés de la ville, puis, les franchissant,