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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/32

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REVUE DES DEUX MONDES.

est question pour lui de la direction d’une usine à gaz ; ce que c’est que de nous ! Quand je me rappelle la physionomie des affaires étrangères il y a deux ans, et que je vois tous les acteurs de cette époque dispersés, réduits aux expédiens pour vivre, j’en ressens toujours une sorte de tristesse. Quelle nation que la nôtre, où tout est si instable ! quelle foi avoir en ces hommes qui jouent follement leur va-tout dans un présent où tout tremble et menace à chaque instant de se bouleverser ? Avant le gâchis de février, la société avait pris un ton qu’elle ne pouvait pas soutenir ; le luxe extérieur de la plupart des particuliers était hors de proportion avec leurs ressources, on escomptait l’avenir, et les événemens sont venus bafouer les vaines espérances ; on dirait que c’est justice divine. Que j’ai applaudi alors à votre résolution de ne rien changer à votre établissement de maison au moment où la fortune est venue vous visiter ! Tout autour de vous était convenable, élégant, marqué d’un cachet particulier de distinction : ce caractère-là vous est resté ; c’est de tous les temps, de tous les lieux, de tous les âges, de toutes les fortunes. Tout le monde peut aller chez vous et s’y trouver à l’aise, et l’élégante en équipage, et l’honnête femme à pied, et l’incroyable en bas de soie, souliers vernis, qui descend de son tilbury et saute dans votre salon sans toucher terre, et le promeneur par force majeure soit de régime, de santé ou de bourse, soit même par goût, par caprice, par horreur du coffre à mort qu’on appelle voiture sous ce maussade climat, comme un certain citoyen de votre connaissance. Enfin c’est arrangé de manière qu’avec un peu d’esprit, une tenue à peu près décente, nul n’est déplacé chez vous. Et pourquoi auriez-vous changé cela ? Pour un ameublement d’épicière enrichie ? J’ai par le monde un ami qui a épousé la fille d’un fournisseur d’armée dont les coffres se sont remplis de pillage sur les rations du soldat : il faut voir ses salons ; or sur blanc, brocarts, crépines d’or et de soie, dentelles, tentures éclatantes, dorure, on tremble de poser le pied sur les tapis fond blanc qui couvrant le parquet. Moi, j’affronte tout cela ; je suis enchanté de trouver des affranchis qui étendent sous ma botte poudreuse de riches étoffes, ça m’amuse de les fouler ; mais il y a quelque chose qui me peine : c’est quand je vois entrer un brave et digne homme qui se sent humilié de ce luxe de Turcaret, qui perd contenance et s’en va. Aussi quelle société que celle qu’on trouve là ! quels sots ! quelles insupportables créatures ! Voilà ce que vous auriez gagné à dorer les dossiers de vos confortables fauteuils, à blanchir à la céruse et à lameller de feuilles d’argent les corniches de votre salon. Les choses à usage doivent être commodes et faciles ; qu’on en use et qu’on en abuse sans trop de regret. Autrement vous introduirez l’abrutissement dans votre cercle.