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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/274

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reconnaissances, comment il fallait manœuvrer « de manière à prendre l’ennemi entre deux feux et à lui infliger enfin une de ces surprises dont nous avons été si souvent victimes. » Au lieu de soutenir des chefs militaires qui étaient aussi embarrassés que malheureux et qui ne marchandaient pas leur dévoûment, on les laissait maltraiter, on les entourait de suspicions et on les brisait. Lorsque après tant de déceptions on aurait dû parler au pays le langage d’une virile sincérité, on le nourrissait de proclamations tribunitiennes et de bulletins qui transformaient des escarmouches en batailles, des défaites en victoires, qui trompaient Paris sur la province et la province sur Paris. Là où il aurait fallu enfin de la fermeté, du sang-froid, de la méthode, on se démenait dans la confusion. On jetait l’argent de la France dans des marchés dont l’histoire se fait aujourd’hui, et on croyait multiplier les forces nationales par l’improvisation de corps d’armée qu’on poussait en avant sans se demander s’ils existaient réellement, s’ils pouvaient marcher et combattre. On éprouvait le besoin de s’étourdir et d’étourdir l’opinion par des apparences d’activité foudroyante, par des promesses qu’on ne pouvait tenir. M. Lanfrey disait à cette époque, en pleine guerre, le mot aussi cruel que vrai : c’était la dictature de l’incapacité, d’une incapacité présomptueuse et agitée. Ce n’est point du premier coup sans doute que se sont révélées toutes les conséquences de ce dangereux système ; elles ont éclaté d’heure en heure, à chaque étape de ces opérations de la Loire, qui allaient recommencer par un succès, dernier et mélancolique sourire de la fortune, pour finir par un double désastre aux deux extrémités de la France.

Au moment où l’administration nouvelle prenait le pouvoir à Tours, les Bavarois entraient à Orléans, et les fractions du 15e corps qui étaient allées combattre à Artenay n’avaient que le temps de repasser la Loire pour se replier sur la ligne du centre jusqu’à La Ferté-Saint-Aubin. C’est là que le général de Lamotterouge, qui n’était coupable que de n’avoir point réussi dans une opération d’un succès impossible, était frappé d’une brutale disgrâce. Le commandement passait aussitôt au général d’Aurelle de Paladines, vieux soldat d’Afrique et de Crimée, que la guerre avait arraché à sa retraite et qui était connu pour sa fermeté. Ce 15e corps représentait, à vrai dire, le plus clair des forces régulières de la France, et il était lui-même bien loin de réunir les conditions d’une véritable armée. L’ivrognerie, la maraude, l’indiscipline, régnaient parmi ces troupes novices. Les soldats écoutaient à peine leurs officiers, ils les insultaient souvent, et ils marchaient à la délivrance de la patrie en mêlant dans leurs chants les obscénités et la Marseillaise. Le dénûment matériel aidait au trouble moral. En quelques jours, tout