Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/270

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plupart n’avaient jamais manié une arme, étaient dispersés un peu partout, les uns dans les dépôts, les autres sur les chemins, le plus grand nombre encore dans leurs foyers. Il fallait les rassembler, les armer, les équiper ; il fallait avoir des officiers, des sous-officiers, pour faire de tout cela des corps constitués ; il fallait enfin avoir des généraux, qu’on ne pouvait plus trouver que parmi les vieux serviteurs passés à la réserve ou parmi des chefs plus jeunes qu’on ne connaissait pas. Ce qu’il y avait de plus effectif dans les forces françaises de province était une division, bien incomplète elle-même, appelée d’Afrique et destinée à devenir le noyau le plus solide du 15e corps, dont l’organisation commençait dès le 20 septembre à Bourges sous la direction du général de Lamotteronge. Ces premiers contingens, ébauche de la future armée de la Loire, un rassemblement formé dans l’est sous le général Cambriels, qui allait être promptement obligé de se replier des défilés des Vosges sur Besançon, des groupes incohérens de mobiles bretons dans l’ouest sous le général Fiereck, c’était là pour le moment toute la puissance militaire de la France.

S’il y avait eu un gouvernement sérieux, il aurait compris aussitôt qu’avant de rien entreprendre la première condition était de se réorganiser, que, pour obtenir de la France l’immense effort qu’on allait lui demander, il fallait au moins gagner sa confiance, éviter surtout de troubler ou de décourager son patriotisme par le spectacle des divisions, du désordre, du gaspillage et de l’intrigue. L’amiral Fourichon le sentait et n’y pouvait rien. M. Crémieux et M. Glais-Bizoin étaient assurément fort embarrassés de leur omnipotence, ils ne se rendaient même pas compte des difficultés les plus élémentaires d’une œuvre à laquelle ils n’avaient à donner qu’une frivole sénilité. Ils s’agitaient dans la confusion, laissant l’anarchie envahir les plus grandes villes, Lyon, Marseille ou Toulouse, — les esprits s’aigrir partout, les bonnes volontés s’égarer. Au lieu d’être le centre d’une activité coordonnée et féconde, Tours commençait à devenir le rendez-vous bruyant et banal de tous les solliciteurs à la recherche d’un grade ou d’un emploi, de tous les inventeurs de combinaisons merveilleuses, de tous les poursuivans de marchés équivoques, de tous les oiseaux de proie des révolutions et des grandes crises politiques.

Tours allait être pour deux mois le caravansérail tumultueux et bariolé de la défense nationale. Cette délégation de province croyait faire beaucoup, et elle ne faisait rien. Elle se nourrissait de si étranges illusions que, dès le 29 septembre et le 1er octobre, elle écrivait au gouvernement de l’Hôtel de Ville : « La province se lève et se met en mouvement… Notre seule et immense préoccupation